[Note 269: ] [ (retour) ] Le résultat du Travail avec l'Empereur figure, sous forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères, Russie, 153. Bignon, X, 89 et suiv., et Ernouf, 301-305, en ont publié des extraits.

La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré ab irato qu'il connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais. Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception, il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté, l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief. Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne de 1812, dicté par lui-même.

Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances diplomatiques et militaires.

Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne, traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa sécurité.

Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation, procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen d'arrangement.

«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne. On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.

«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer. Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations, du silence même de la Russie, est évidente.

«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000 habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste de la Pologne vers la Russie.

«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à 600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la France d'agrandir la Russie du duché tout entier.

«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait peut-être accomplir.