M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi loin, et même Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques insinuations laissées sans réponse; mais on peut croire qu'elles ne trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hésitations. En fait, c'était vers Alexandre que ses regards se tournaient désormais: sans entrer encore en matière avec lui et sans parler d'alliance, il lui adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son envoyé [308]; il se rouvrait ainsi le chemin de Pétersbourg; pour s'y jeter délibérément, il attendait qu'un acte de violence trop facile à prévoir de la part de l'Empereur lui servît d'excuse auprès de ses futurs sujets et levât les derniers scrupules de la nation.

[Note 308: ] [ (retour) ] Voy. les dépêches du baron de Nicolay, chargé d'affaires russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.

Napoléon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquiétait pas outre mesure. Son illusion était toujours de croire qu'il n'aurait pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Suède; que celle-ci lui reviendrait spontanément, au jour de la grande explosion; qu'alors «l'espoir de reconquérir la Finlande porterait la nation tout entière au-devant des intentions du gouvernement [309]», et que Bernadotte, entraîné malgré lui, n'aurait plus qu'à se faire le soldat de l'idée nationale. En un mot, Napoléon s'imaginait que s'il rencontrait aujourd'hui les Suédois contre lui avec l'Angleterre, il les retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendît pas ce retour trop difficile par une scission éclatante. De là, dans ses rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de rigueur et de longanimité. Parfois, en présence d'actes attestant une partialité éhontée pour le commerce et la cause britanniques, la patience lui échappe: il songe à sévir, à faire occuper la Poméranie, théâtre des principales infractions, à lancer des notes fulminantes qui constitueront l'état de guerre [310]: puis, il se ravise, impose silence à ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se réservant d'en faire masse plus tard et de demander aux Suédois à titre de réparation, en même temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la Finlande, le droit d'occuper la Poméranie et d'y faire lui-même la police.

[Note 309: ] [ (retour) ] Maret à Alquier, 17 juillet 1811.

[Note 310: ] [ (retour) ] Corresp., 18233.

Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte, n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les mettre prématurément aux prises.

CHAPITRE VIII

LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.

Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de pacification.--La clef de voûte: rôle réservé à l'Autriche.--La paix doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin libre jusqu'en Russie: fatal succès.