[Note 334: ] [ (retour) ] Le texte en a été publié par Martens, Traités de la Russie, VII, 24-37. Cf. Lehmann, 412-415.

D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même, autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve, mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la Vistule.

Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve, Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence. Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites. Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.

Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes, la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait l'eût vraisemblablement sauvé.

III

La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès. S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part, s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire particulièrement [335].» Au milieu des combats intérieurs qui le déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait rasséréné, confiant «et fort gai [336]», l'infortuné monarque écrivait à Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des abîmes [337]

[Note 335: ] [ (retour) ] Duncker, 402.

[Note 336: ] [ (retour) ] Lettre à Maret, 1er novembre 1811.

[Note 337: ] [ (retour) ] Duncker, 402.

À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné à l'alliance française [338]. Les réponses de la Russie, disait-il, n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable? Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps: Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait à Berlin.