«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, puisque les courriers seront presque tous interceptés.»
Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.
«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans l'exécution.»
IV
Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à la France [346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait vouloir se bien conduire [347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous [348]». Il se résolut donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation d'alliance.
[Note 346: ] [ (retour) ] Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24 novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.
[Note 347: ] [ (retour) ] Duncker, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.
[Note 348: ] [ (retour) ] Corresp., 18341.
Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait la coopération prussienne contre la Russie.
À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée, conserverait autant que possible son individualité: une très faible garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent, l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère [349].» Les conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes qui perdent les royaumes!