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LIBRARY OF THE UNIVERSITY OF MICHIGAN

LETTRE DE M. L'ABBÉ FORTIS À MYLORD COMTE DE BUTE, SUR LES MOEURS ET USAGES DES MORLAQUES, APPELLÉS MONTENEGRINS.

À BERNE, CHEZ LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE. M DCC LXXVIII

MYLORD,

Pendant votre séjour parmi nous, vous aurez souvent entendu parler des Morlaques comme d'un peuple féroce, inhumain, stupide, & capable de commettre tous les crimes. Vous me taxerez, peut-être, de témérité, d'avoir dirigé mes voyages dans un pays habité par une nation semblable?

Les habitans[1] des villes maritimes de la Dalmatie, racontent une infinité d'actions cruelles de ce peuple, qui, livré à une rapacité habituelle, s'est porté, souvent, à des excès atroces. Mais ces faits raportés, ou sont d'anciennes dattes, ou, s'il y en a d'arrivés dans des tems plus modernes, les circonstances prouvent qu'il faut les attribuer plutôt à la corruption de quelques individus, qu'au mauvais caractère de la nation en général. Dans les dernières guerres contre les Turcs, les Morlaques peuvent avoir pris l'habitude de voler et d'assassiner impunément, et avoir donné, après la paix, quelques tristes exemples de cruauté et d'un naturel féroce. Mais quelles troupes, revenues d'une guerre, qui semble autoriser toutes les violences contre un ennemi, n'ont pas peuplé les forêts et les grand chemins de voleurs et de meurtriers? Je crois devoir une apologie à une nation, qui m'a fait un si bon accueil, et qui m'a traité avec tant d'humanité. À cet effet, je n'ai qu'à raconter sincèrement ce que j'ai observé de ses moeurs et de ses usages. Mon récit doit paroître d'autant plus impartial, que les voyageurs ne sont que trop enclins à grossir les dangers, qu'ils ont courus dans les pays qui ont fait l'objet de leurs recherches.

[Note 1: l'orthographe et la ponctuation propres au manuscrit original sont conservées dans la présente édition.]

§. I.