Les habitans des villes maritimes, qui font la véritable postérité des colonies Romaines, marquent peu de bonne volonté aux Morlaques, & ces derniers témoignent aux premiers, comme aux insulaires, un profond mépris. Ces sentimens réciproques, sont peut-être un indice d'une ancienne inimitié, qui a désuni ces deux races. Un Morlaque s'incline devant un gentilhomme des villes, ou devant un avocat, dont il a besoin: mais il ne les aime pas; il compte le reste de la nation, à qui il n'a pas à faire, dans la classe des Bodoli; nom auquel il attache une idée de mépris & d'injure. Je me souviens, à cette occasion, du propos d'un soldat Morlaque qui mourut, il y a peu de tems, dans l'hópital de Padoue. Le religieux, destiné à le consoler dans ses derniers momens, ignorant la force de ce terme, commença son exhortation par lui dire: courage mon cher Bodolo! «Mon pere, répliqua le mourant tout de suite, ne m'appellez pas Bodolo, ou je me damne».

La diversité considérable dans le langage, dans l'habillement, dans les coutumes & dans le caractère, prouve clairement que les habitans des contrées maritimes de la Dalmatie, ont une autre origine que ceux qui habitent les montagnes: ou si leur origine est la même, qu'ils se sont établis dans ce pays en différentes époques, & dans des circonstances, capables d'altérer le caractère national? Parmi les peuplades des Morlaques il regne la même diversité, résultante des différens pays d'où elles sont sorties, de leur mélange avec d'autres peuples, des invasions successives, & des guerres entre leurs tribus. Les habitans de Kotar sont généralement blonds, avec des yeux bleus, la face large & le nez écrasé; traits qui se rencontrent aussi chez les Morlaques des plaines de Scign & de Knin. Ceux de Douaré & de Vergoraz ont les cheveux châtains, le teint olivâtre, le visage long, & la taille avantageuse. Dans leur caractère on remarque la même diversité: les Morlaques de Kotar sont à l'ordinaire, doux, honnêtes & dociles; ceux de Vergoraz, au contraire sont féroces, altiers, audacieux & entreprenans. La situation de ces derniers, au milieu de montagnes stériles & inaccessibles, qui en augmentant les besoins, assurent aussi l'impunité des moyens pour les satisfaire, & leur inspire une passion démesurée pour la rapine. Peut-être le sang des anciens Ardiées & des Autariates, chassés par les Romains dans ces montagnes, coule-t-il encore dans leurs veines[9]?

[Note 9: «Les Ardiées, les Daorisses, les Plérées sont dans le voisinage de la rivière Narona. Les plus proches s'appellent les Ardiées Varales. Les Romains les éloignerent de la mer, & les chasserent dans les terres, pour les empêcher de piller & de saccager tout, selon leur coûtume. Leur pays est âpre, stérile, & digne de ses habitants sauvages.» STRABON. L. VII.]

Leurs pillages tombent à l'ordinaire sur les Turcs; en cas de besoin, cependant, ils n'épargnent guères plus les chrétiens. Entre plusieurs traits subtils & hardis de friponnerie, qu'on m'a racontés d'un de ces montagnards, il y en a un, qui me semble caractéristique. Un pauvre homme, se trouvant à une foire dans une ville voisine, posa par terre un chaudron, qu'il venoit d'acheter, & en s'assayant à côté, s'engagea dans un entretien sérieux avec un homme de sa connoissance. Le fripon de Vergoraz s'approcha, & mit le chaudron sur sa tête, sans changer de situation. Le propriétaire, ayant fini son entretien & n'appercevant plus son chaudron, demanda à celui qui le portoit sur sa tête, s'il n'avoit pas vu quelqu'un emporter cet ustencile? «Non, répondit le fripon je n'y ai pas fait attention, mais si, comme moi, vous aviez mis votre chaudron sur votre tête, on n'auroit point pu vous le voler». Malgré ces friponneries, qu'on dit être très-communes chez cette nation, un étranger peut voyager dans ce pays en toute sureté, & s'attendre à être par-tout bien escorté & reçu avec hôspitalité.

§. IV.

Des HAIDUCKS.

Le plus grand danger à craindre vient de la quantité des Haiducks, qui se retirent dans les cavernes & dans les forêts de ces montagnes rudes & sauvages. Il ne faut pas cependant s'épouvanter trop de ce danger. Pour voyager surement dans ces contrées désertes, le meilleur moyen est précisément de se faire accompagner par quelques-uns de ces honnêtes gens, incapables d'une trahison. On ne doit pas s'effaroucher, par la réflexion que ce sont des bandits: quand on examine les causes de leur triste situation, on découvre, à l'ordinaire, des cas plus propres à inspirer de la pitié que de la défiance. Si ces malheureux dont le nombre augmente sans mésure, avoient une ame plus noire, il faudroit plaindre le sort des habitans des villes maritimes de la Dalmatie.

Ces Haiducks mènent une vie semblable à celle des loups; errant parmi des précipices presque inaccessibles; grimpant de rochers en rochers pour découvrir de loin leur proye; languissant dans le creux des montagnes désertes & des cavernes les plus affreuses; agités par des soupçons continuels; exposés à toute l'intempérie des saisons; privés souvent de l'aliment nécessaire, ou obligés de risquer leur vie pour pouvoir la conserver. On ne devroit attendre que des actions violentes & atroces, de la part de ces hommes devenus sauvages, & irrités par le sentiment continuel de leur misere: mais on est surpris de ne les voir entreprendre jamais quelque chose contre ceux, qu'ils regardent comme les auteurs de leurs calamités, de respecter les lieux habités, & d'être les fidèles compagnons des voyageurs.

Leurs rapines ont pour objet le gros & le menu bétail, qu'ils traînent dans leurs cavernes, se nourrissent de la viande, & gardent les peaux pour se faire des souliers. Tuer le boeuf d'un pauvre laboureur, pour consommer une petite partie de sa chair & de sa peau, semble une indiscrétion barbare, que je ne prétends pas excuser. Il faut remarquer cependant que les souliers sont de la nécessité la plus indispensable à ces malheureux, condamnés à mener une vie errante dans les lieux les plus âpres, qui manquent d'herbe & de terre, & qui sont couverts par les débris tranchans des rochers. La faim chasse quelquefois ces Haiducks de leurs repaire, & les raproche des cabanes des bergers, où ils prennent par force des vivres quand on les leur refuse. Dans des cas semblables, le tort est du côté de celui qui résiste. Le courage de ces gens est en proportion de leurs besoins & de leur vie dure. Quatre Haiducks ne craignent pas d'attaquer, & réussissent à l'ordinaire à piller & à battre, une caravane de 15, à 20 Turcs.

Quand les Pandours[10] prennent un Haiduck, ils ne le lient pas, comme on fait dans le reste de l'Europe: ils coupent le cordon de sa longue culotte, qui tombant sur ses talons, l'empêche de se sauver & de courir. Il paroît plus conforme à l'humanité, d'employer un moyen de s'assurer d'un prisonnier, sans le lier comme un vil animal. Un Haiduck se croit un homme d'importance, quand il a pu répandre le sang des infidelles. Un faux zèle de religion, joint à leur férocité naturelle & acquise, porte ces malheureux à infester les Turcs voisins sans s'embarrasser des conséquences de ces déprédations. Souvent leurs ecclésiastiques, remplis de préjugés & de cette impétuosité ordinaire à la nation, sont la première cause de ces excès, en excitant & en nourrissant la haine naturelle de leurs compatriotes contre les Turcs.