Ces peuples, tant ceux qui sont de l'église Romaine que ceux qui sont de la Grècque, ont par rapport à la religion les idées les plus étranges. L'ignorance des ecclésiastiques qui devroient les éclairer, achève de les entretenir dans des opinions absurdes. Les Morlaques croient avec tant d'obstination, aux sorciers, aux esprits, aux spectres, aux enchantemens, aux sortiléges, comme s'ils étoient convaincus de l'éxistance de ces Etres par mille expériences réitérées. Ils sont persuadés aussi de la vérité des Vampires, à qui ils attribuent, comme en Transylvanie, le désir de sucer le sang des enfans. Lorsqu'un homme, soupçonné de pouvoir devenir Vampire, ou comme ils disent Vakodlak, meurt: on lui coupe les jarrets & on lui pique tout le corps avec des épingles; ces deux opérations doivent empêcher le mort de rétourner parmi les vivants. Quelquefois un Morlaque mourant, croyant sentir d'avance une grande soif du sang des enfans, prie ou oblige même ses héritiers à traiter son cadavre en Vampire avant de l'enterrer.
Le plus hardi Haiduck se sauve à toutes jambes à la vue de quelque chose qu'il peut envisager comme un spectre, ou comme un esprit-follet; & de telles apparitions se présentent souvent à des imaginations échauffées, crédules & remplies de préjugés. Ils n'ont aucune honte de ces terreurs, & les excusent par une maxime, qui revient à un vers de PINDARE: «la crainte des esprits, fait fuir même les enfans des dieux». Les femmes Morlaques, sont, comme il est naturel, cent fois plus craintives & plus visionaires que les hommes, plusieurs, à force d'entendre dire qu'elles sont sorcières, s'imaginent l'être devenues réellement.
Ces vieilles sorcières, sont censées habiles dans l'art de faire des sortiléges de toute espéce. Un des plus ordinaires, est celui d'ôter le lait aux vaches d'autrui, pour augmenter le lait de leurs propres vaches. Elles exécutent encore des choses plus merveilleuses. On m'a raconté l'histoire d'un jeune homme, à qui deux sorcières enlevèrent, pendant son sommeil, le coeur, pour le manger rôti. Dormant profondément, il ne s'apperçut pas de sa perte; mais en se reveillant il sentit la place du coeur vuide. Un cordelier, couché dans la même chambre & qui ne dormoit pas, vit bien l'opération des deux sorcières, mais, se trouvant enchanté, ne put pas l'empêcher. L'enchantement cessant au réveil du jeune homme, ces ces deux méchantes femmes, après s'être frottées avec un onguent, s'envolèrent. Après leur départ le cordélier, s'empressant de tirer de la braise le coeur moitié rôti, le fit avaler au jeune homme, qui, comme de raison, le sentit tout de suite remis à sa place accoutumée. Ce cordélier raconte souvent cette histoire, & en assure, sous serment, la vérité. Les bonnes gens, qui l'écoutent, n'oseroient soupçonner que le vin a produit cette apparition, & que les deux femmes, dont l'une n'étoit nullement âgée, étoient venues dans la chambre pour autre chose que pour faire des sortiléges. Si ce peuple souffre du mal, causé par ces sorcières, appellées Ujestize, il a le remède à portée dans le secours des enchanteresses, connues sous le nom de Babornize, qui défont les enchantements, formés par les premières. Un malheureux incrédule, qui douterait de la vérité de ce systême de magie, auroit à craindre le ressentiment des deux pouvoirs opposés.
Entre la communion Romaine & la Grècque règne une haine décidée, que les ministres de ces religions ne cessent de fomenter. Les deux partis racontent, l'un de l'autre, milles anecdotes scandaleuses. Les églises des Latins sont pauvres, mais assez propres: celles des Grècs sont aussi pauvres, & de plus d'une malpropreté honteuse. Dans une ville de la MORLACHIE, j'ai vu un prêtre, assis par terre à la place devant l'église, écouter la confession des femmes qui s'étoient mises à genoux à ses côtés: posture singuliere, qui indique l'innocence des manières de ce bon peuple. Ils marquent aux ministres des autels une vénération profonde, une soumission entière & une confiance sans bornes. Souvent ces ministres traitent militairement leurs ouailles, & les corrigent par des coups de bâton. Sur ce procédé, comme sur les pénitences publiques, ils s'appuyent de l'exemple de l'église primitive.
Les prêtres abusent encore de la crédulité & de la confiance des pauvres Montagnards, en leur vendant chèrement des billets superstitieux & d'autres drogues de cette espéce. Ils écrivent d'une manière singuliere dans ces billets, appelles Zapiz, le nom de quelque saint; quelquefois ils en copient d'anciens, en y ajoutant quelque absurdité de leur propre invention. Ils attribuent à ces Zapiz à peu près les mêmes vertus, que les Basilidens attribuèrent à leurs monstrueuses amuletes. Pour se préserver ou pour se guérir de quelques maladies, les Morlaques les portent cousus à leur bonnet: souvent, dans le même but, ils les attachent aux cornes de leur bétail. Le profit considérable, que les prêtres tirent de ces paperasses, les engage à prendre toutes les mésures possibles pour en maintenir le crédit, malgré les fréquentes preuves de leur inutilité, dont ceux, qui s'en servent, ne manquent pas de s'appercevoir. Il est remarquable, que les Turcs même du voisinage accourent pour avoir de ces billets des prêtres Chrétiens; ce qui augmente encore le débit de cette marchandise.
Un autre point de la superstition Morlaque; qui cependant n'est pas entièrement inconnue parmi le peuple en Italie, c'est une vertu particulière contre l'épilepsie & plusieurs maladies, attribuée aux médailles de cuivre & d'argent du Bas-Empire, ou aux monnoyes Vénitiennes du moyen âge, qui passent généralement pour être des médailles de Sainte Hélene. Ils attribuent la même vertu aux monnoyes Hongroises, appellées Petizze, quand leur revers représente la Sainte Vierge, portant l'enfant Jésus sur le bras droit.
Les Turcs voisins, qui portent dévotement ces zapiz superstitieux, & qui présentent des offrandes, ou font dire la messe, devant les images de la sainte Vierge (actions surement contraires aux préceptes de l'Alcoran), tombent dans une contradiction manifeste, en ne voulant pas répondre au salut, usité parmi les habitans des bords de la mer, buaglian Issus; loué soit Jésus. Par cette raison les voyageurs vers les frontières se saluent réciproquement, en disant, buaglian Bog, Dieu soit loué.
§. IX.
Des manières des MORLAQUES.
L'innocence de la liberté, naturelle aux peuples pasteurs, se conservent en Morlachie; où l'on en observe, au moins, des vestiges frapants dans les endroits éloignés des côtés maritimes. La cordialité n'y est gênée par aucuns égards, & elle se montre à découvert sans distinction des circonstances. Une belle fille Morlaque rencontre en chemin un compatriote, & l'embrasse affectueusement sans penser à mal. J'ai vu les femmes, les filles, les jeunes gens, & les vieillards, se baiser tous entre eux, à mésure qu'ils s'assembloient sur la place de l'église; en sorte que toute une ville paroissoit composée d'une seule famille. Cent fois j'ai observé la même chose aux marchés des villes, où les Morlaques viennent vendre leurs denrées.