«Dans l'une comme dans l'autre ville, tous mes travaux m'eussent été payés à part.

«J'ai refusé tout cela par l'inclination et l'amour particulier que j'ai pour vos seigneuries, pour notre ville et pour ma patrie. J'ai préféré vivre simplement ici, que d'être riche et puissant ailleurs.

«Je vous prie donc respectueusement de prendre en considération toutes ces choses, d'accepter les mille florins, que j'aime mieux savoir entre vos mains que partout ailleurs, et de m'en donner, comme une grâce particulière, cinquante florins d'intérêt par an, pour moi et ma femme qui, tous deux, devenons de jour en jour vieux, faibles et infirmes.

«Je reconnaîtrai en cela l'intérêt que votre sagesse m'a témoigné jusqu'à ce jour et que je m'efforcerai sans cesse de mériter.

«De vos seigneuries, le très-dévoué concitoyen,

«ALBERT DURER.»

Nous l'avons dit, nous le répétons, lorsqu'en 1528 la mort vint frapper Albert Dürer, il était arrivé à l'apogée de son génie.—Sa manière s'éloignait de plus en plus des peintures flamandes et allemandes, pour se rapprocher de celles des grands maîtres de l'Italie, qu'il allait peut-être égaler bientôt. Les lettres de Mélanchthon nous apprennent qu'Albert Dürer disait lui-même n'avoir connu la vraie beauté de la nature que fort tard; il comprit alors que la simplicité est le plus bel ornement de l'art. Il soupira en songeant à ses premières œuvres si compliquées, et il se plaignit de ne pouvoir plus atteindre son admirable modèle[ [10].

Albert Dürer est un grand peintre, mais c'est surtout à son œuvre gravé qu'il doit le premier rang qu'il occupe dans l'art.

Comme graveur, personne ne peut lui être comparé, ni Marc-Antoine, ni Lucas de Leyde, ni Martin Schongauer, qui a été son premier maître, en dépit de l'éloignement, en dépit de la mort même qui l'enlevait le jour où Dürer père se décidait à envoyer son fils à Colmar pour suivre ses leçons.—C'est donc à la fin prématurée de cet homme, justement célèbre, que Wolhgemuth doit l'honneur d'avoir conservé un élève qui l'a fait connaître plus que ses ouvrages.