LETTRE I.

Mon cher monsieur Pirkeimer, je vous offre mes services et j'espère que votre santé est meilleure que la mienne.—Je vous souhaite une bonne et heureuse année à vous et aux vôtres. Pour ce qui est des perles et des pierreries que vous m'avez chargé d'acheter, je vous annonce que je n'ai rien pu trouver, même pour bon argent. Les Allemands ont tout accaparé, et pour leur en racheter il faudrait les payer plus qu'elles ne valent, car ils sont très-peu accommodants. Ce sont du reste les plus vilaines gens que la terre ait portés[ [13]. Il ne faut pas compter sur eux pour le moindre service, et des amis sérieux m'ont assuré qu'il est prudent de se garer d'eux,—ils se moquent de tout, attendu qu'ils sont maîtres de la place.—Tout le monde est d'accord pour déclarer que l'on trouve à Francfort de plus beaux objets à meilleur prix qu'à Venise.

Les livres que vous m'avez demandés sont expédiés, vous les recevrez bientôt, et si vous avez besoin d'autres choses, faites-le moi savoir, je me ferai un plaisir de vous les envoyer. Fasse le ciel que je puisse vous rendre un jour un vrai service, car je reconnais que je vous dois beaucoup. Je vous en prie, ne vous impatientez pas trop, cette dette me préoccupe plus que vous, j'en suis certain. Si Dieu me vient en aide, je vous payerai prochainement en vous conservant une éternelle reconnaissance. Car les Allemands[ [14] m'ont commandé un tableau[ [15] qu'ils me payeront cent dix florins rhénans, et je n'aurai que cinq florins de frais.

Je me mettrai à l'ouvrage tout de suite, j'esquisserai mon tableau en huit jours, et dans un mois il pourra figurer sur l'autel. En épargnant tout cet argent, je serai en mesure de vous payer, car je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'envoyer rien en ce moment à ma mère et à ma femme. J'ai laissé à ma mère dix florins, elle en a reçu neuf ou dix pour des objets d'art, le marchand de fil d'archal lui en a payé douze. Je lui en ai encore envoyé neuf par l'entremise de Bastien Imhoff, et elle n'a dû payer que sept florins à Gartner pour ses gages. Quant à ma femme, je lui ai donné douze florins, elle en a reçu treize autres, ce qui fait vingt-cinq. Je pense donc également qu'elle n'a besoin de rien; et s'il lui manque quelque chose, le beau-frère n'a qu'à l'aider jusqu'à mon retour; alors je le rembourserais intégralement.

Sur ce, je me recommande instamment à votre bon souvenir.

Datée de Venise, le saint jour des Rois 1506.

Saluez de ma part Étienne Baumgartner et les autres personnes qui s'informeront de moi.

ALBERT DURER