Faite à Venise le samedi avant le dimanche blanc[ [20]. Demain il est bon de se confesser.

LETTRE VI.

Magnifique seigneur Pirkeimer, très-grand et premier homme du monde, votre serviteur et esclave Albert Dürer vous donne le salut[ [21]. Il est enchanté et honoré d'apprendre que votre santé est excellente, mais il s'étonne qu'un homme de votre sorte ne trouve que la grâce de Dieu pour combattre le savant Trasibul[ [22] d'après ce que me dit votre lettre de ce monstre étrange. J'ai eu peur, car cela me paraît en effet une grande affaire.

Vous n'êtes donc pas devenu plus raisonnable. Vous faites toujours l'aimable, mais y songez-vous donc, mon cher, l'amabilité vous sied comme la civette aux lansquenets. Vous vous habillez de satin et vous vous pavoisez de rubans pour courir les ruelles comme un étourdi; décidément vous voulez devenir irrésistible, et vous croyez que tout est dit lorsque vous êtes parvenu à plaire à quelques femmes de mœurs faciles. Si encore vous étiez un homme comme moi, mais vous avez beaucoup de maîtresses, et lorsque vous leur avez embrassé le bout des doigts, vous êtes sur les dents pour un mois et plus. C'est vraiment bien la peine d'en changer si souvent.

ALBERT DURER.
AH CABASSON DEL.
L. DUJARDIN SC.

Je vous remercie de la façon dont vous avez traité mes affaires avec ma femme, et j'avoue que vous êtes plein de sagesse. Si seulement vous [ LXV] [ LXVI] [ LXVII] étiez aussi calme que moi, vous auriez toutes les vertus. Vous méritez aussi des remercîments pour la loyauté que vous avez montrée à propos des bagues. Après tout, si elles ne vous conviennent pas, cassez-leur la tête et les jetez sur le fumier, comme dit Peter Weisbeker.

Petit à petit je deviens un véritable gentilhomme de Venise, et j'ai appris avec plaisir que vous composez de beaux vers. Vous seriez bien ici, avec nos violons qui jouent si tendrement qu'ils en pleurent eux-mêmes. Plût à Dieu que notre maîtresse de calcul[ [23] pût les entendre, elle s'attendrirait peut-être un peu.

Du reste je suivrai votre conseil, j'apaiserai ma colère et resterai indifférent aux ennuis qu'elle me cause, comme je l'ai toujours fait jusqu'à présent.