Vous passez toujours votre vie chez les femmes légères. Vous êtes en si mauvaise odeur à Nuremberg, que je vous sens d'ici. On me dit que lorsque vous courez à vos amours, on ne vous donnerait pas plus de vingt-cinq ans. Oui-da! multipliez-les par un chiffre quelconque, et alors je vous croirai. Il y a ici beaucoup d'italiens qui vous ressemblent sous ce rapport; je ne sais pas comment cela se fait.
Le doge[ [27] et le patriarche de Venise[ [28] sont venus voir mon tableau.
Maintenant je suis votre serviteur, il faut que j'aille me coucher, il sonne sept heures de la nuit. Je vous ai écrit, j'ai écrit au prieur des Augustins, à ma belle-sœur la marchande de couleur et à ma femme; donc j'ai déjà barbouillé une belle quantité de papier, et je pense qu'il est plus amusant pour vous de causer avec des princes qu'avec moi.
Venise, le jour de la sainte Vierge en septembre.
A propos, ne prêtez pas un sou à ma mère et à ma femme; elles ont assez d'argent.
ALBERT DURER.
LETTRE VIII.
Comme je sais que vous êtes convaincu de mon attachement pour vous, je me dispense de vous en parler. Cependant je ne puis vous dissimuler combien je suis heureux de la grande réputation dont vous jouissez et que vous avez su acquérir par votre sagesse et votre instruction. C'est chose vraiment surprenante et rare de voir tant d'esprit dans un corps si chétif. C'est une grâce particulière que Dieu vous a faite comme à moi.
Nous sommes donc deux personnages remarquables, vous par votre esprit et moi par mon talent. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé pourtant, lorsque nous y réfléchissons bien, de nous être retournés et d'avoir vu des gens qui se moquaient de nous pendant que d'autres nous comblaient d'éloges! Ne croyez donc pas aveuglément tous ceux qui vous complimentent; mais peut-être êtes-vous trop peu modeste pour ne pas les croire. Il me semble que je vous vois en présence du margrave, et que vous mettez autant d'élégance dans vos discours que dans votre manière de toucher vos thalers.