Aussi, dans ces derniers temps, ce genre d'études historiques a-t-il fait l'objet de nombreux et de consciencieux travaux. On a cherché à y introduire la précision et la sévérité de la critique moderne, et l'on a bravement fermé la porte à toutes les fables et à toutes les anecdotes de contrebande, pour y substituer définitivement la vérité dans sa froide et chaste nudité. Mais on ne croit guère que de pareils travaux présentent énormément de difficultés, et beaucoup plus même que ceux qui concernent la grande histoire.

Les faits que recherche le biographe sont presque toujours d'une apparente insignifiance, et par cela même les contemporains des grands hommes, sans prévoir la valeur que ces détails pourront acquérir un jour, ont négligé de les consigner. Aussi quelle bonne fortune extraordinaire, lorsque l'artiste lui-même, soit par une sage prévision, soit dans un but désintéressé, a pris soin de rassembler minutieusement tous les matériaux d'une autobiographie.

C'est précisément ce qui nous arrive pour l'illustre père de l'école allemande.

Albert Dürer a laissé sur sa vie privée un grand nombre de notes et de correspondances qui éclairent d'un jour nouveau sa vie et ses œuvres, et mettent hors de discussion un grand nombre de points qui, pour des artistes beaucoup plus récents même, ne sont ordinairement qu'un stérile sujet de querelles entre les historiens.

Mais avant de donner la parole au maître lui-même et de laisser découler de ses écrits les commentaires qui en dérivent, on nous permettra d'en tirer quelques conclusions générales et quelques conclusions personnelles.

Ce qui résulte d'abord de la vie de cet éminent artiste, telle qu'il l'a simplement racontée lui-même, ce qui ressort de la lecture de sa correspondance intime avec son ami Bilibald Pirkeimer, c'est une profonde estime pour le caractère de l'homme, comme une grande admiration pour l'artiste ressort de la contemplation de ses œuvres.

Albert Dürer est un aussi grand et noble caractère qu'il est un génie original et transcendant. Cette double perfection est une chose trop rare dans le cercle des grands esprits pour ne pas y insister.

On dirait, en vérité, que l'intelligence ne peut se développer qu'au détriment du caractère, et trop souvent l'épanouissement de la pensée a pour corollaire fatal l'atrophie morale du cœur. Si quelque chose, par exemple, pouvait amoindrir notre admiration pour le panthéiste Gœthe, ne serait-ce pas la sécheresse de son âme et l'égoïsme de son caractère. L'esprit humain, qui tend sans cesse à l'idéal et qui prodigue d'instinct aux élus de l'intelligence tous les dons et toutes les qualités, est péniblement déçu en voyant tant de grandeur intellectuelle à côté de tant de petitesse de sentiment. Nous n'aimons pas à apprendre que Virgile était le flatteur d'Auguste et que Horace eut peur à la bataille d'Actium.

Je ne connais que bien peu de génies qui aient été en même temps des héros du cœur. Michel Cervantes dans les lettres et Michel-Ange dans les arts sont pour moi les types de cette double grandeur; notre Albert Dürer peut aussi revendiquer ces deux auréoles. Sa vie a été une lutte continuelle, soyons plus vrai,—un long martyre causé par celle qui aurait dû précisément arracher les ronces et les épines de sa route.

Marié de bonne heure, sans qu'on eût consulté son inclination, à une femme froide et avare, il n'a pas eu la consolation de se reposer dans la douce vie du foyer des tracasseries envieuses auxquelles un homme de sa valeur devait nécessairement se trouver exposé.