Ces dernières idées étaient aussi celles d'Albert Dürer.

«L'homme qui cherche le beau, dit-il, rencontre le multiple et le divers, et il y a plusieurs voies pour atteindre à la beauté.»

Il a entrevu l'accord et l'agrément de la nature, jusque dans ses difformités, et il a deviné la beauté des diverses races. «Il y a des corps d'Éthiopiens, ajoute-t-il, où la nature a mis une telle convenance et une telle harmonie, qu'on ne peut rien concevoir de plus parfait.» On le voit, il n'a pas inventé, comme on l'a prétendu, la fameuse phrase: Le beau, c'est le laid. Quand son modèle est beau, il le fait beau, témoin le Jeune homme de la galerie de Vienne, témoin le Saint Jean, de Munich.

Du reste, mille circonstances viendraient empêcher cette fusion, si quelqu'un était assez fou pour la tenter, et pour n'en citer qu'une seule, la variété des climats maintiendra toujours une différence fondamentale entre le peintre allemand et le peintre italien. Du temps de Dürer, une autre cause encore venait accentuer cette différence entre les deux écoles. Les anciens peintres allemands procédaient des Byzantins comme les Italiens; cependant, le développement de l'art se faisait de part et d'autre dans des conditions toutes différentes.

Les Italiens, ayant sous les yeux les trésors de la statuaire antique, ont pu acquérir rapidement la pureté et la correction du dessin. Ils ont appris à donner à leurs figures cette souplesse et cette élégance de pose, et à les revêtir de draperies artistement disposées. Les Allemands, au contraire, n'avaient qu'un modèle: la nature. Aussi, si leurs poses ont quelque roideur, si leurs têtes sont presque toutes des portraits, ils ont un grand charme et une délicieuse naïveté dans l'expression. Ils sont, en quelque sorte, restés plus près de la vérité.

Albert Dürer a conservé quelques-uns des défauts de ses prédécesseurs, mais il a recueilli le riche héritage de leurs qualités; c'est non pas un réaliste, dans le sens moderne du mot, mais un naturaliste.

Du reste, en laissant de côté ces préoccupations d'école, Albert Dürer est encore un génie de premier ordre. Ce qui le prouve, c'est que les plus grands peintres, Andrea del Sarto, le Pontorme, le Guide, n'ont pas dédaigné de lui faire de larges emprunts.—Le Guide a copié plusieurs figures du char de Maximilien dans la fresque de l'Aurore qu'il a faite au palais Rospigliosi.

Raphaël l'estimait fort, il lui envoya son portrait et quelques dessins précieux; il disait aussi avec franchise et naïveté:

«En voilà un qui nous dépasserait tous, s'il avait pu contempler, comme nous, les chefs-d'œuvre de l'art.»

Et pour que cet éloge parût plus sincère, tout partisan qu'il était de l'antique, il exposa plusieurs estampes du graveur allemand dans son atelier.