Un jour dautomne, ma mère préparait dans son salon des confitures au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre, venait douvrir lAlmanach de la cour, quil recevait chaque année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait quavec une extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que l_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l_Almanach de la cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi- voix: «Général!… il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de la Russie!… y a-t-il si longtemps que nous…?» Finalement mon père lança lAlmanach loin de lui sur le sofa et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait jamais rien de bon.
«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en sadressant à ma mère, quel âge a Pétroucha[5]?
— Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que…
— Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»
La pensée dune séparation prochaine fit sur ma mère une telle impression quelle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile dexprimer la joie qui me saisit. Lidée du service se confondait dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs quoffre la ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité humaine.
Mon père naimait ni à changer ses plans, ni à en remettre lexécution. Le jour de mon départ fut à linstant fixé. La veille, mon père mannonça quil allait me donner une lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
«Noublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le prince B…; dis-lui que jespère quil ne refusera pas ses grâces à mon Pétroucha.
— Quelle bêtise! sécria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi veux-tu que jécrive au prince B…?
— Mais tu viens dannoncer que tu daignes écrire au chef de
Pétroucha.
— Eh bien! quoi?