Dès cet instant je me sentis mieux dheure en heure. Cétait le barbier du régiment qui me pansait, car il ny avait pas dautre médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant mentourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie mécouta avec plus de patience. Elle me fit naïvement laveu de son affection, et ajouta que ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien, me disait-elle; ny aura-t-il pas dobstacles de la part des vôtres?»
Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et quil la traiterait de folie de jeunesse. Je lavouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus décrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante quelle ne douta plus du succès, et sabandonna aux sentiments de son coeur avec toute la confiance de la jeunesse.
Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se repentir.»
Jétais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui, et me pria doublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie lirritation de la vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. Jattendais avec impatience la réponse à ma lettre, nosant pas espérer, mais tâchant détouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne métais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions assurés davance de leur consentement.
Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je la pris en tremblant. Ladresse était écrite de la main de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, dhabitude, cétait ma mère qui mécrivait, et lui ne faisait quajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement dOrenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à lécriture de mon père, dans quelle disposition desprit il avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières lignes je vis que toute laffaire était au diable. Voici le contenu de cette lettre:
«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et non seulement je nai pas lintention de te donner ni ma bénédiction ni mon consentement, mais encore jai lintention darriver jusquà toi et de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton rang dofficier, parce que tu as prouvé que tu nes pas digne de porter lépée qui ta été remise pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à linstant même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée. Quadviendra-t-il de toi? Je prie Dieu quil te corrige, quoique je nose pas avoir confiance en sa bonté.
«Ton père,
«A. G.»
La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les dures expressions que mon père ne mavait pas ménagées me blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin lidée dêtre renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk mépouvantait. Mais jétais surtout chagriné de la maladie de ma mère. Jétais indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je marrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il paraît quil ne ta pas suffi que, grâce à toi, jaie été blessé et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».