En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.
«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je tai fait grâce pour ta vertu, et pour mavoir rendu service quand jétais forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand jaurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?»
La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je ne pus réprimer un sourire.
«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.»
Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je nen étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. Lappeler imposteur en face, cétait me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel jétais prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi- même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis à Pougatcheff:
«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je ten fais juge. Puis-je reconnaître en toi un tsar? tu es un homme desprit; tu verrais bien que je mens.
— Qui donc suis-je daprès toi?
— Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.»
Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond: