Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, quil frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un pieu?» mécriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il dune voix tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu nas fait que plaisanter, que nous navons jamais eu tant dargent. Cent roubles! Dieu de bonté!… Dis-lui que tes parents tont sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.

— Te tairas-tu? lui dis-je en linterrompant avec sévérité; donne largent ou je te chasse dici à coups de poing.» Savéliitch me regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher mon argent. Javais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais mémanciper et prouver que je nétais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. Savéliitch sempressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra en mannonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.

CHAPITRE II LE GUIDE

Mes réflexions pendant le voyage nétaient pas très agréables. Daprès la valeur de largent à cette époque, ma perte était de quelque importance. Je ne pouvais mempêcher de convenir avec moi- même que ma conduite à lauberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. Javais fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis fautif. Jai fait hier des bêtises et je tai offensé sans raison. Je te promets dêtre plus sage à lavenir et de le mieux écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.

— Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, je suis fâché contre moi-même, cest moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans lauberge? Mais que faire? Le diable sen est mêlé. Lidée mest venue daller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: jai quitté la maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur?»

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole quà lavenir je ne disposerais pas dun seul kopek sans son consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne lempêcha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! cest facile à dire».

Japprochais du lieu de ma destination. Autour de moi sétendait un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma kibitka suivait létroit chemin, ou plutôt la trace quavaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et sadressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, nordonnes-tu pas de retourner en arrière?

— Pourquoi cela?

— Le temps nest pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus?

— Eh bien! quest-ce que cela fait?