— Où est-elle? mécriai-je tout transporté.
— Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
Jai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.»
Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je louvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je nai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. Jai recours à vous, parce que je sais que vous mavez toujours voulu du bien, et que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre puisse parvenir jusquà vous. Maximitch ma promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch quil vous voit souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque enfin jai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à lépouser. Il dit quil ma sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse dAkoulina Pamphilovna quand elle ma fait passer près des brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme dun homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas davis, si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le camp du bandit, où jaurai le sort dÉlisabeth Kharloff[55]. Jai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il ma accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas sa femme, je naurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
«Marie Mironoff.»
Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je mélançai vers la ville, en donnant sans pitié de léperon à mon pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir marrêter à aucun. Arrivé dans la ville, jallai droit chez le général, et jentrai en courant dans sa chambre.
Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe décume. En me voyant, il sarrêta; mon aspect sans doute lavait frappé, car il minterrogea avec une sorte danxiété sur la cause de mon entrée si brusque.
«Votre Excellence, lui dis-je, jaccours auprès de vous comme auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de toute ma vie.
— Quest-ce que cest, mon père? demanda le général stupéfait; que puis-je faire pour toi? Parle.
— Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»