O cruel sort de la guerre! ce fier [2]Quinola qui dans une autre bataille eût terrassé Rois & Reines, & détruit lui seul des Armées entieres, tombe maintenant sans honneur sous cette épée victorieuse.
[Note 2: Allusion au jeu du Reversi, où le valet de Coeur est la principale carte, & s'appelle le Quinola.]
Les deux Guerriers avoient ainsi cedé jusqu'alors l'avantage à Belinde; mais la fortune devient favorable au Baron, & ramene au combat la vaillante Amazone compagne du Roy de Pique; elle court sur le tyran des Treffles le blesse & lui fait vomir son ame noire: Que lui sert le Diadême qu'il porte sur le front & ses gigantesques membres? Que lui sert de traîner une pompeuse robe, & de porter lui seul entre tous les Monarques un globe dans sa main?
Le Baron sans perdre de tems conduit alors son escadron de Carreaux, dont le Roy richement paré, dans une attitude de profil, ne fait voir que la moitié de son visage: il réunit ses forces avec celles de sa brillante compagne: tous deux renversent & mettent en desordre les escadrons ennemis: On voit alors Coeurs, Carreaux & Treffles dispersez & blessez tomber en differentes manieres, ainsi que des armées Afriquaines & des bataillons Asiatiques; un grand nombre de Nations differentes par leurs habits & par leurs couleurs est également mis en déroute; les escadrons se poussent & s'accumulent en tombant; une même destinée les envelope tous. Dans ce desordre un esclave de Carreau, à la honte du sort, l'emporte sur la Reine des Coeurs.
Belinde s'étonne; elle tremble, & pâlit à la vûë du menaçant Codille: elle voit sa perte assurée; mais il arrive ordinairement dans les cas extrêmes, que notre salut dépend des plus foibles circonstances. L'As de Coeur se met en marche & s'avance: cependant le Roy qui se tient caché dans les mains de Belinde, encore consterné d'avoir vû traîner sa femme captive, regarde cet As, & ne respirant que la vengeance, s'élance sur lui & le dompte.
Belinde pousse alors un cri de joïe en frapant des mains; les vallées, les montagnes & les fleuves en retentissent. Aveugles & foibles mortels, toujours enflez dans la properité & abbatus dans l'adversité! Bientôt cette gloire s'évanoüira, & ce memorable jour sera à jamais détesté.
Mais déja les vases les plus précieux de la Chine couvrent une table; le caffé s'écrase & se réduit en poudre; une lampe s'allume; l'esprit de vin produit une flamme azurée: On dresse l'autel, selon les cérémonies du Japon; cette liqueur fumante qui charme deux sens à la fois, se verse avec abondance, & remplit un nombre infini de coupes. Les Silphes agités sont autour de la charmante Belinde: les uns rafraichissent son caffé, d'autres étendent leurs aîles pour garantir sa parure.
Le caffé qui anime l'esprit des politiques, & qui découvre tout à leurs yeux à demi fermez, inspire au Baron un heureux expedient pour s'emparer de ces cheveux tant désirez. Arrête, jeune présomptueux, arrête; respecte les Dieux, & crains le destin de Sylla[3] transformée en oiseau: songe qu'elle paya cher l'offense des cheveux de Nysus.
[Note 3: Ovid. Metam. lib 8.]
Oh combien de moyens se presentent aux hommes pervers pour accomplir leurs mauvais desseins! Clarice laissa voir au Baron avec malignité des ciseaux, qu'elle avoit tirez de sa poche, dans le tems qu'il avoit l'esprit occupé de son projet; il prend cette arme fatale des mains de Clarice: ainsi dans les antiques tournois les Chevaliers recevoient de leurs Dames ou la lance ou l'épée; le Baron armé de ces ciseaux redoutables, les porte à la tête de Belinde, dans l'instant qu'elle se baisse avec grace pour recevoir la fumée du caffé; mille Esprits aëriens volent aussi-tôt, pour défendre ses beaux cheveux.