J'étais désespérée; je me disais que, si je m'étais trouvée seulement cinquante pas plus loin, au bord de la clairière qu'il avait traversée, il m'eût vue, et qu'alors, à ma prière, il eût sans doute fait grâce au pauvre animal.
Cette pensée ranima mon courage; la chasse pouvait une troisième fois passer à ma portée. Je suivis un chemin tout bordé de beaux arbres, que je reconnus pour conduire au château de Beaugé. Ce château, qui appartenait à M. le duc d'Anjou, était situé à trois lieues à peu près du château de mon père. Au bout d'un instant je l'aperçus, et seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues à pied, et que j'étais seule et bien loin du château de Méridor.
J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'à ce moment seulement je songeai à l'imprudence et même à l'inconvenance de ma conduite. Je suivis le bord de l'étang, car je comptais demander au jardinier, brave homme qui, lorsque j'étais venue jusque-là avec mon père, m'avait donné de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je, demander au jardinier de me conduire, quand tout à coup la chasse se fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, prêtant l'oreille. Le bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au même instant, de l'autre côté de l'étang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si près, qu'elle allait être atteinte. Elle était seule, son second faon avait succombé à son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des forces; elle aspira la fraîcheur par ses naseaux, et se lança dans l'étang, comme si elle eût voulu venir à moi.
D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouvé toute son énergie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces s'épuisèrent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animés par la curée prochaine, semblaient redoubler. Bientôt les chiens les plus acharnés l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arrêtée qu'elle était par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut à la lisière du bois, accourut jusqu'à l'étang et sauta à bas de son cheval. Alors, à mon tour je réunis toutes mes forces pour crier: Grâce! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait aperçue, et je criai de nouveau, et plus fort que la première fois. Il m'entendit, car il leva la tête, et je le vis courir à un bateau, dont il détacha l'amarre, et avec lequel il s'avança rapidement vers l'animal, qui se débattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne doutais pas que, mû par ma voix, par mes gestes et par mes prières, ce ne fût pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hâtait ainsi, quand tout à coup, arrivé à la portée de Daphné, je le vis tirer son couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y reflétant, en fit jaillir un éclair, puis l'éclair disparut; je jetai un cri: la lame tout entière s'était plongée dans la gorge du pauvre animal. Un flot de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'étang. La biche brama d'une façon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se dressa presque debout, et retomba morte.
Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai évanouie sur le talus de l'étang.
Quand je revins à moi, j'étais couchée dans une chambre du château de Beaugé, et mon père, qu'on avait envoyé chercher, pleurait à mon chevet.
Comme ce n'était rien qu'une crise nerveuse produite par la surexcitation de la course, dès le lendemain je pus revenir à Méridor. Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre.
Le quatrième, mon père me dit que, pendant tout le temps que j'avais été souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment où l'on m'emportait évanouie, était venu prendre de mes nouvelles; il avait été désespéré lorsqu'il avait appris qu'il était la cause involontaire de cet accident, et avait demandé à me présenter ses excuses, disant qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de ma bouche.
Il eût été ridicule de refuser de le voir; aussi, malgré ma répugnance, je cédai.
Le lendemain, il se présenta; j'avais compris le ridicule de ma position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes elles-mêmes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me défendis de cette ridicule émotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je portais à Daphné.