Nous étions seules et isolées; nous nous sentîmes faibles: pour la première fois je compris mon injustice envers le comte.

—Oh! madame, s'écria Bussy, ne vous hâtez donc pas de revenir ainsi à cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne savons pas, mais que nous saurons.

Le soir vint, accompagné de terreurs profondes; j'étais décidée à tout plutôt que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'étais munie de ce poignard, et j'avais résolu de me frapper aux yeux du prince, au moment où lui ou de ses gens essayeraient de porter la main sur moi. Nous nous barricadâmes dans nos chambres. Par une négligence incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou intérieur. Nous cachâmes la lampe et nous nous plaçâmes à notre observatoire.

Tout fut tranquille jusqu'à onze heures du soir; à onze heures, cinq hommes débouchèrent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil, et s'en allèrent s'embusquer dans l'angle du mur de l'hôtel des Tournelles.

Nous commençâmes à trembler; ces hommes étaient probablement là pour nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure à peu près s'écoula.

Au bout d'un quart d'heure nous vîmes paraître deux autres hommes au coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages, permit à Gertrude de reconnaître Aurilly dans l'un de ces deux hommes.

—Hélas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille.

—Oui, répondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres sont là pour leur prêter secours.

—Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au bruit, les voisins accourront.

—Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous défendre? Hélas! en réalité, Gertrude, nous n'avons de véritable défenseur que le comte.