La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue, suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.
Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors, l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces, mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe les jantes.
En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point où la chasse perdue reparaissait.
Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude.
— Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà, mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela. Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.
— Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le simple poignard.
— Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un autre air.
— La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.