— Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'écria Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je m'amuse aux choses de l'étiquette!
— Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous, nous l'emmènerons.
Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son ami, et tout couramment composa le morceau d'éloquence que l'on va lire.
«Monseigneur, «Il n'est pas que Votre Altesse, versée dans les auteurs de l'Antiquité comme elle l'est, ne connaisse l'histoire touchante d'Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n'est pas moins malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je prends un petit congé, déterminé que je suis de m'attacher à sa fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire à Votre Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son service, en raison de quoi je ne désespère pas d'obtenir son pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, «De Votre Altesse royale, «Monseigneur, «Le très humble et très obéissant «ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, «ami inséparable de M. de La Mole.»
Ce chef-d'oeuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole qui haussa les épaules.
— Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.
— Je dis, répondit La Mole, que M. d'Alençon va se moquer de nous.
— De nous?
— Conjointement.
— Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler séparément.