Charles, resté seul, s'étonna de n'avoir pas vu paraître l'un ou l'autre de ses deux fidèles; ses deux fidèles étaient sa nourrice Madeleine et son lévrier Actéon.
— La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore du coup de fouet que je lui ai donné ce matin.
En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La
bonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement de
Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.
Il s'approcha de cette porte.
Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait déjà éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait; il vit une tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un peu calmé.
Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble, et entra dans le cabinet.
À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui. L'avait-on enfermé? En ce cas, il sentirait que son maître est revenu de la chasse, et hurlerait.
Charles appela, siffla; rien ne parut.
Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumière de la bougie parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut dans cet angle une masse inerte étendue sur le carreau.
— Holà! Actéon; holà! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha; le pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami.
À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de Charles, il voulut crier; mais enchaînés qu'ils sont dans leurs grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense. Charles réfléchit qu'il y avait là quelque trahison, et se tut.