Pendant ce temps, comme l'avait prévu Charles, Catherine ne perdait pas une minute, et elle écrivait au procureur général Laguesle une lettre dont l'histoire a conservé jusqu'au dernier mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs:
«Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole a fait le sacrilège. En son logis à Paris, on a trouvé beaucoup de méchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie d'appeler le premier président et d'instruire au plus vite l'affaire de la figure de cire à laquelle ils ont donné un coup au coeur, et ce, contre le roi[6].
» CATHERINE.»
XXV
Les boucliers invisibles
Le lendemain du jour où Catherine avait écrit la lettre qu'on vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de quatre robes noires.
Coconnas était invité à descendre dans une salle où le procureur Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les instructions de Catherine.
Pendant les huit jours qu'il avait passés en prison, Coconnas avait beaucoup réfléchi; sans compter que chaque jour La Mole et lui, réunis un instant pour les soins de leur geôlier qui, sans leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute probabilité ils ne devaient pas à sa seule philanthropie; sans compter, disons-nous, que La Mole et lui s'étaient recordés sur la conduite qu'ils avaient à tenir et qui était une négation absolue, il était donc persuadé qu'avec un peu d'adresse son affaire prendrait la meilleure tournure, les charges n'étaient pas plus fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc être compromis dans une affaire où les principaux coupables étaient libres. Coconnas ignorait que Henri habitât le même château que lui, et la complaisance de son geôlier lui apprenait qu'au-dessus de sa tête planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers invisibles_.
Jusque-là, les interrogatoires avaient porté sur les desseins du roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les deux amis devaient prendre à cette fuite. À tous ces interrogatoires, Coconnas avait constamment répondu d'une façon plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'apprêtait encore à répondre de la même façon, et d'avance il avait préparé toutes ses petites reparties, lorsqu'il s'aperçut tout à coup que l'interrogatoire avait changé d'objet.
Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites à René, d'une ou de plusieurs figures de cire faites à l'instigation de La Mole.
Coconnas, tout préparé qu'il était, crut remarquer que l'accusation perdait beaucoup de son intensité, puisqu'il ne s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait une statue de reine; encore cette statue était-elle haute de huit à dix pouces tout au plus.