—Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent jusqu'à ses yeux.

—Hélas! dit-elle.

—Quoi? demanda Cornélius.

—Je vois, une chose.

—Que voyez-vous?

—Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre cœur pour une autre affection.

Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes, bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.

XIX

FEMME ET FLEUR