Maurice chercha et rencontra le pied de Geneviève. Au premier contact dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit à la fois rougir et pâlir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi entre les deux siens.

Avec son habit gorge de pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit du décadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir des lèvres de cette homme étrange, et qu'eût si bien accompagné sans doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n'eussent point éteint cette flamme.

Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme étrange à ses saillies, c'était son imperturbable sérieux. Ce marchand qui avait tant voyagé pour le commerce de peaux de toute espèce, depuis les peaux de panthère jusqu'aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait l'Égypte comme Hérodote, l'Afrique comme Levaillant, et l'Opéra et les boudoirs comme un muscadin.

—Mais le diable m'emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous êtes non seulement un sachant, mais encore un savant.

—Oh! j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne faut-il pas que je me prépare un peu à la vie de plaisir que je compte embrasser dès que j'aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen Maurice, il est temps!

—Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel âge avez-vous donc?

Morand se retourna en tressaillant à cette question, toute naturelle qu'elle était.

—J'ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voilà ce que c'est que d'être un savant, comme vous dites, on n'a plus d'âge.

Geneviève se mit à rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de sourire.

—Alors vous avez beaucoup voyagé? demanda Maurice en resserrant entre les siens le pied de Geneviève, qui tendait imperceptiblement à se dégager.