[Chapitre 34]
Nous avons quitté Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers à la main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de Listhnay. Cette promesse avait été religieusement tenue, et, malgré la difficulté qu'il y avait pour Buvat à écrire dans une langue étrangère le lendemain la copie attendue avait été portée dans la rue du Bac, n° 110, à sept heures du soir. Buvat avait alors reçu des mêmes mains augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la même ponctualité; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans un homme qui lui avait déjà donné de pareilles preuves d'exactitude, avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considérable que les deux premières, et, afin de ne pas déranger Buvat tous les jours, et sans doute pour ne pas être dérangé lui-même, lui avait ordonné de rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours d'intervalle entre l'entrevue présente et l'entrevue à venir.
Buvat était rentré chez lui plus fier et plus honoré que jamais de cette marque de confiance, et il avait trouvé Bathilde si gaie et si heureuse, qu'il était remonté dans sa chambre dans un état de satisfaction intérieure qui se rapprochait de la béatitude. Il s'était mis aussitôt au travail, et il est inutile de dire que le travail s'était ressenti de cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgré l'espérance qu'il avait un instant conçue, ne comprît point le moins du monde l'espagnol, il était parvenu à le lire couramment; de sorte que ce travail tout mécanique, lui épargnant même la peine de suivre une pensée étrangère, lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long mémoire. Ce fut donc presque un désappointement pour lui lorsque, la première copie terminée, il trouva, entre cette première et la seconde, une pièce entièrement française. Buvat s'était habitué depuis cinq jours au pur castillan et tout dérangement dans les habitudes du brave homme était une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prépara pas moins à l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pièce n'eût point de numéro d'ordre et qu'elle eût l'air de s'être glissée là par mégarde, il n'en résolut pas moins de la copier à son tour, de fait sinon de droit, en vertu de cette maxime: Quod abundat non vitiat. Il rafraîchit donc sa plume d'un léger coup de canif, et passant de l'écriture bâtarde à l'écriture renversée, il commença à copier les lignes suivantes:
«Confidentielle.
Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.
Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des Pyrénées, et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
Dans ces cantons, répéta Buvat après avoir écrit; puis, enlevant un cheveu qui s'était glissé dans la fente de sa plume, il continua:
«Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre maître.»
—Qu'est-ce à dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce que Bayonne n'est pas une ville française? Voyons, voyons un peu, et il reprit:
«Le marquis de P... est gouverneur de D... On connaît les intentions de ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour attirer la noblesse, il doit répandre des gratifications.