Cette besogne consistait comme d'habitude à classer et à étiqueter des livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles de la Bibliothèque, on avait jeté pêle-mêle dans des tapis, et transporté hors de la portée des flammes, trois ou quatre mille volumes, qu'il s'agissait maintenant de réinstaller sur leurs rayons respectifs. Or, comme c'était une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse, Buvat en avait été chargé de préférence, et s'en était acquitté jusque-là avec une intelligence et surtout une assiduité qui lui avaient mérité l'éloge de ses supérieurs et la raillerie de ses collègues. Deux ou trois cents volumes restaient donc seulement à classer et à ajouter à la série de leurs confrères en langage, sens, moralité, et nous pourrions même dire immoralité, car une des deux chambres déménagées était remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient, soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au blanc des yeux le pudique écrivain, qui au milieu de ces piles de romans licencieux et de mémoires effrontés, parmi lesquels s'étaient égarés quelques livres d'histoire, étonnés de se trouver en pareille compagnie, semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cités corrompues.

Malgré l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants à se remettre; mais à peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collègues entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche d'un certain nombre de petits carrés de parchemin, s'achemina vers les derniers volumes empilés les uns sur les autres ou gisants sur le parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait l'habitude de le faire en pareille circonstance:

—Le Bréviaire des Amoureux, imprimé à Liège en 1712, chez... Pas de nom d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudités; mais quel amusement les chrétiens peuvent-ils trouver à lire de pareils livres, et que l'on ferait bien mieux de les faire brûler en Grève par la main du bourreau! Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononcé là, moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut être que ce prince de Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui, sous prétexte de me rendre service vient me faire faire connaissance avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici, c'est égal, c'est bien agréable d'écrire sur du parchemin, la plume glisse comme sur de la soie, les déliés sont fins, les pleins sont gras, et véritablement on se mire dans son écriture. Passons à autre chose: Angélique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures encore! Londres. On devrait défendre à de pareils livres de passer la frontière. D'ici à quelques jours nous allons en voir de belles sur la frontière.

«S'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.» Il faut espérer que les places ne se laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des sujets fidèles en France. Allons, voilà que j'écris Bayonne au lieu de Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voilà! puisses-tu être pris pendu, écartelé. Mais si on le prend et qu'il me dénonce! Sabre de bois! c'est possible.

—Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous là les bras croisés depuis cinq minutes, à rouler vos gros yeux effarés?

—Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tête un nouveau mode de classement.

—Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme vous? Vous voulez donc faire une révolution, monsieur Buvat?

—Moi, une révolution? s'écria Buvat avec terreur. Une révolution! Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connaît mon dévouement à monseigneur le régent, dévouement bien désintéressé, puisque depuis cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour j'avais le malheur d'être accusé d'une pareille chose, j'espère monsieur que je trouverais des témoins, des amis qui répondraient de moi.

—C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre besogne. Vous savez qu'elle est pressée; tous ces livres nous encombrent notre bureau, et il faut que demain, à quatre heures au plus tard, ils soient sur leurs rayons.

—Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.