Cela tenait à la division d'intérêts qu'avaient amenée l'usurpation de Guillaume d'Orange et l'avènement de Philippe V au trône. Fidèle à sa vieille haine contre le stathouder de Hollande, qui avait refusé sa fille, Louis XIV avait constamment appuyé les prétentions de Jacques II, celles du chevalier de Saint-Georges. Fidèle à son pacte de famille avec Philippe V, il avait constamment soutenu, de secours d'hommes et d'argent, son petit-fils contre l'empereur, et, sans cesse affaibli par cette double guerre qui lui avait coûté tant d'or et de sang, il en avait été réduit à cette fameuse paix d'Utrecht qui lui apporta tant de honte.
Mais à la mort du vieux roi tout avait changé, et le régent avait adopté une marche non seulement nouvelle, mais opposée. Le traité d'Utrecht n'était qu'une trêve, laquelle était rompue du moment où la politique de l'Angleterre et de la Hollande ne poursuivait pas des intérêts communs avec la politique française. En conséquence, le régent avait tout d'abord tendu la main à George Ier et le traité de la triple alliance avait été signé à La Haye, le 4 février 1717, par l'abbé Dubois au nom de la France, par le général Cadogan au nom de l'Angleterre, et par le pensionnaire Heinsius pour la Hollande. C'était un grand pas de fait dans la pacification de l'Europe, mais ce n'était pas un pas définitif. Les intérêts de l'Autriche et de l'Espagne demeuraient toujours en suspens. Charles VI ne reconnaissait pas encore Philippe V comme roi d'Espagne, et Philippe V, de son côté, n'avait pas voulu renoncer à ses droits sur les provinces de la monarchie espagnole que le traité d'Utrecht, en dédommagement du trône de Philippe II, avait cédées à l'empereur.
Dès lors, le régent n'avait plus qu'une seule pensée. Celle d'amener, par des négociations amicales, Charles VI à reconnaître Philippe V comme roi d'Espagne, et à contraindre, par la force s'il le fallait, Philippe V à abandonner ses prétentions sur les provinces transférées à l'empereur.
C'était dans ce but qu'au moment même où nous avons commencé ce récit, Dubois était à Londres, poursuivant le traité de la quadruple alliance avec plus d'ardeur encore qu'il ne l'avait fait pour celui de La Haye.
Or, ce traité de la quadruple alliance, en réunissant en un seul faisceau les intérêts de la France et de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Empire, neutralisait toute prétention de quelque autre État que ce fût qui ne serait pas approuvée par les quatre puissances. Aussi était-ce là tout ce que craignait au monde Philippe V, ou plutôt le cardinal Alberoni; car, pour Philippe V, pourvu qu'il eût une femme et un prie-Dieu, il ne s'occupait guère de ce qui se passait hors de sa chambre et de sa chapelle.
Mais il n'en était point ainsi d'Alberoni. C'était une de ces fortunes étranges comme les peuples en voient, de tout temps, avec un étonnement toujours nouveau, pousser autour des trônes; c'était un de ces caprices du destin que le hasard élève et brise, comme ces trombes gigantesques que l'on voit s'avancer sur l'Océan menaçant de tout anéantir, et qu'un caillou lancé par la main du dernier matelot fait retomber en vapeur; c'était une de ces avalanches qui menacent d'engloutir les villes et de combler les vallées, parce qu'un oiseau, en prenant son vol, a détaché un flocon de neige du sommet des montagnes.
Ce serait une curieuse histoire à faire que celle des grands effets produits par une petite cause depuis les Grecs jusqu'à nous.
L'amour d'Hélène amena la guerre de Troie et changea la face de la Grèce. Le viol de Lucrèce chassa les Tarquins de Rome. Un mari insulté conduisit Brennus au Capitole. La Cava introduisit les Maures en Espagne. Une mauvaise plaisanterie écrite par un jeune fat sur la chaire d'un vieux doge faillit bouleverser Venise. L'évasion de Dearbnorgil avec Mac-Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande. L'ordre donné à Cromwell de descendre du vaisseau sur lequel il était déjà embarqué pour se rendre en Amérique eut pour résultat l'exécution de Charles Ier et la chute des Stuarts. Une discussion entre Louis XIV et Louvois, sur une fenêtre de Trianon, causa la guerre de Hollande. Un verre d'eau répandu sur la robe de mistress Marsham priva le duc de Marlborough de son commandement et sauva la France par la paix d'Utrecht. Enfin l'Europe faillit être mise à feu et à sang parce que M. de Vendôme avait reçu l'évêque de Parme assis sur sa chaise percée.
Ce fut la source de la fortune d'Alberoni.
Alberoni était né sous la hutte d'un jardinier. Enfant, il se fit sonneur de cloches; jeune homme, il troqua son sarrau de toile pour un petit collet. Il était d'humeur gaie et bouffonne. M. le duc de Parme l'entendit rire un matin de si bon cœur, que le pauvre duc, qui ne riait pas tous les jours, voulut savoir ce qui l'égayait ainsi, et le fit appeler. Alberoni lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque; le rire gagna Son Altesse, et Son Altesse, s'apercevant qu'il était bon de rire quelquefois, l'attacha à sa personne. Peu à peu, et tout en s'amusant de ses contes, le duc trouva que son bouffon avait de l'esprit, et comprit que cet esprit pourrait ne pas être incapable d'affaires. Ce fut sur ces entrefaites que revint, très mortifié de l'accueil qu'il avait reçu du généralissime de l'armée française, le pauvre évêque de Parme, dont, en effet, on sait l'étrange réception. La susceptibilité de cet envoyé pouvait compromettre les graves intérêts que Son Altesse avait à débattre avec la France; Son Altesse jugea qu'Alberoni était justement l'homme qu'il lui fallait pour n'être humilié de rien, et envoya l'abbé achever la négociation que l'évêque avait laissée interrompue.