—En ce cas, madame, il n'a pas dû vous donner une haute idée de mon mérite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru apprécier infiniment le peu que j'en puis avoir.

—Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru étrange pour faire de la musique. Mais écoutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant l'oreille vers la porte: les rôles sont changés; maintenant, mon cher abbé, c'est notre Athénaïs qui chante et c'est Émilie qui accompagne sa sœur sur la viole d'amour.

Il paraît que madame Denis avait un faible pour Athénaïs; au lieu de parler comme elle l'avait fait pendant que c'était le tour d'Émilie de chanter, elle écouta d'un bout à l'autre la romance de sa favorite, les yeux tendrement fixés sur l'abbé Brigaud, qui, sans perdre un coup de fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la tête des signes d'approbation. Du reste, Athénaïs chantait un peu plus juste que sa sœur, mais elle rachetait cette qualité par un défaut au moins équivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarité effrayante.

Quant à madame Denis, elle dodelinait la tête à fausse mesure, avec un air de béatitude qui faisait infiniment plus d'honneur à sa complaisance maternelle qu'à son intelligence musicale.

Un duo succéda aux solos. Les demoiselles Denis avaient juré de débiter tout leur répertoire. D'Harmental chercha à son tour sous la table les pieds de l'abbé Brigaud pour lui en écraser au moins un; mais il ne rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que faisait à tâtons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna gracieusement de son côté.

—Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans expérience, vous exposer ainsi à tous les dangers de la capitale?

—Oh! mon Dieu, oui, dit l'abbé Brigaud, prenant la parole, de peur que d'Harmental, entraîné par l'occasion, ne pût résister au plaisir de répondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis, le fils d'un ami qui m'a été bien cher (il porta sa serviette à ses yeux), et qui, je l'espère, fera honneur aux soins que j'ai donnés à son éducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon pupille!

—Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir à tout.

—Ah! mais, madame Denis, dit l'abbé Brigaud, si vous me le gâtez ainsi du premier coup, je ne vous l'amènerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel, j'espère que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant à l'oreille de madame Denis:—Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il aurait pu rester à Sauvigny et y tenir la première place après le seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds!

—C'est justement ce que je compte donner à chacune de mes filles, répondit madame Denis en haussant la voix de façon à être entendue du chevalier, et en lui lançant un regard de côté pour voir quel effet produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence.