En disant ces mots, Philippe s'était déjà armé de patins tranchants et affilés comme des lames.
Il se plaça alors derrière le traîneau, lui donna l'impulsion d'une main, et la course commença.
On vit alors un curieux spectacle.
Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l'élégant mulâtre, l'homme à la mode, l'homme supérieur dans tous les exercices du corps, Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer près de lui dans la carrière.
Aussi se mit-il aussitôt à voltiger autour du traîneau de la reine avec des révérences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais courtisan solide sur le parquet de Versailles n'en avait exécuté de plus séduisantes; il décrivait autour du traîneau les cercles les plus rapides et les plus justes, l'enlaçant par une suite d'anneaux merveilleusement soudés l'un à l'autre, de sorte que sa courbe nouvelle prévenait toujours l'arrivée du traîneau, lequel le laissait derrière; après quoi, d'un coup de patin vigoureux, il regagnait par l'ellipse tout ce qu'il avait perdu d'avance.
Nul, pas même avec le regard, ne pouvait suivre cette manœuvre sans être étourdi, ébloui, émerveillé.
Alors Philippe, piqué au jeu, prit un parti plein de témérité: il lança le traîneau avec une si effrayante rapidité que deux fois Saint-Georges, au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derrière lui, et comme la vitesse du traîneau faisait pousser à beaucoup de gens des cris d'effroi qui eussent pu effrayer la reine:
—Si Sa Majesté le désire, dit Philippe, je m'arrêterai, ou du moins je ralentirai la course.
—Oh! non, non, s'écria la reine avec cette ardeur fougueuse qu'elle mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n'ai pas peur; plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.
—Oh! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien, rapportez-vous-en à moi.