Qu'on se figure l'athée avec une religion plus douce que la religion elle-même; qu'on se figure un républicain plein de politesse et de regards pour les rois; un gentilhomme des classes privilégiées, affectueux, tendre, amoureux du peuple; qu'on se représente la triple attaque de cet homme, doué de l'éloquence la plus logique, la plus séduisante contre les cultes de la terre, qu'il appelle insensés, par la seule raison qu'ils sont divins!

Qu'on se figure enfin Épicure poudré à blanc, en habit brodé, en veste à paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges; Épicure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit pas, mais ébranlant les gouvernements qu'il traite comme les cultes, parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font qu'aboutir au malheur de l'humanité, agissant contre la loi sociale qu'il infirme avec ce seul mot: elle punit semblablement des fautes dissemblables, elle punit l'effet sans apprécier la cause.

Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s'intitule le philosophe inconnu, réunît, pour fixer les hommes dans un cercle d'idées différentes, tout ce que l'imagination peut ajouter de charmes aux promesses d'un paradis moral, et qu'au lieu de dire: les hommes sont égaux, ce qui est une absurdité, il invente cette formule qui semble échappée à la bouche même qui la nie:

Les êtres intelligents sont tous rois!

Et puis, rendez-vous compte d'une pareille morale tombant tout à coup au milieu d'une société sans espérances, sans guides; d'une société, archipel semé d'idées c'est-à-dire d'écueils. Rappelez-vous qu'à cette époque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir, d'honneurs et de plaisirs; enfin, que les rois laissent pencher la couronne sur laquelle, pour la première fois, le peuple, debout et perdu dans l'ombre, attache un regard à la fois curieux et menaçant, trouvera-t-on étonnant qu'elle fît des prosélytes, cette doctrine qui disait aux âmes: «Choisissez parmi vous l'âme supérieure, mais supérieure par l'amour, par la charité, par la volonté puissante de bien aimer, de bien rendre heureux; puis, quand cette âme, faite homme, se sera révélée, courbez-vous, humiliez-vous, anéantissez-vous toutes, âmes inférieures, afin de laisser l'espace à la dictature de cette âme, qui a pour mission de vous réhabiliter dans votre principe essentiel, c'est-à-dire dans l'égalité des souffrances, au sein de l'inégalité forcée des aptitudes et des fonctionnements.»

Ajoutez à cela que le philosophe inconnu s'entourait de mystères; qu'il adoptait l'ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des parasites, la grande théorie sociale qui pouvait devenir la politique du monde.

—Écoutez-moi, disait-il, âmes fidèles, cœurs croyants, écoutez-moi et tâchez de me comprendre, ou plutôt ne m'écoutez que si vous avez intérêt et curiosité à me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne livrerai pas mes secrets à quiconque n'arrachera point le voile.

«Je dis les choses que je ne veux point paraître dire, voilà pourquoi je paraîtrai souvent dire autre chose que ce que je dis.»

Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien réellement autour de son œuvre les défenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses idées, mystérieux cénacle dont nul ne perçait l'obscure et religieuse mysticité.

Ainsi travaillaient à la glorification de l'âme et de la matière, tout en rêvant l'anéantissement de Dieu et l'anéantissement de la religion du Christ, ces deux hommes qui avaient divisé en deux camps et en deux besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de France.