—J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait que M. de Cagliostro eût dit à M. de La Pérouse: «Gardez-vous des îles inconnues.» Il s'en fût gardé alors. C'était toujours une chance.
—Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'eût-il cru, voyez ce que cette révélation avait d'horrible, alors qu'en présence du danger, à l'aspect de ces îles inconnues qui doivent lui être fatales, le malheureux, crédule à ma prophétie, eût senti la mort mystérieuse qui le menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort, ce sont mille morts qu'il eût alors souffertes; car c'est souffrir mille morts que de marcher dans l'ombre avec le désespoir à ses côtés. L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la dernière consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que déjà le couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang coule. La vie s'éteint, l'homme espère encore.
—C'est vrai! dirent à voix basse quelques-uns des assistants.
—Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est le seul bien réel que Dieu ait fait à l'homme sur la terre.
—Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait d'entendre dire par un homme comme vous: «Défiez-vous de tel homme ou de telle chose», je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le conseiller.
Cagliostro secoua doucement la tête, en accompagnant ce geste d'un triste sourire.
—En vérité, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi, et je vous remercierai.
—Vous voudriez que je vous dise, à vous, ce que je n'ai point voulu dire à M. de La Pérouse?
—Oui, je le voudrais.
Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arrêtant: