Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main, échafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un double rempart épais et humide obstruait la moitié des rues, déjà trop étroites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes, chevaux vacillants et abattus à chaque minute refoulaient sur ces murs glacés le passant exposé au triple danger des chutes, des chocs et des écroulements.
Bientôt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques en furent masquées, les passages bouchés, et qu'il fallut renoncer à enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant plus.
Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. Décembre, janvier, février et mars se passèrent ainsi; quelquefois un dégel de deux ou trois jours changeait en un océan tout Paris, dépourvu d'égouts et de pentes.
Certaines rues, dans ces moments-là, ne pouvaient être traversées qu'à la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noyèrent. Les carrosses ne s'y hasardèrent plus, même au pas; ils se fussent changés en bateaux.
Paris, fidèle à son caractère, chansonna la mort par le froid, comme il avait chansonné la mort par la famine. On alla en procession aux Halles pour voir les poissardes débiter leur marchandise, et courir le chaland avec d'énormes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe retroussée jusqu'à la ceinture, le tout en riant, gesticulant et s'éclaboussant les unes les autres dans le marécage qu'elles habitaient; mais comme les dégels étaient éphémères, comme la glace succédait plus opaque et plus opiniâtre, comme les lacs de la veille devenaient un cristal glissant le lendemain, des traîneaux remplaçaient les carrosses et couraient, poussés par des patineurs ou traînés par des chevaux ferrés à pointes, sur les chaussées des rues, changées en miroirs unis. La Seine, gelée à une profondeur de plusieurs pieds, était devenue le rendez-vous des oisifs qui s'y exerçaient à la course, c'est-à-dire à la chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et qui, échauffés par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin, dès que la fatigue les forçait au repos, pour empêcher la sueur de geler sur leurs membres.
On prévoyait le moment où les communications par eau étant interrompues, où les communications par terre étant devenues impossibles, on prévoyait le moment où les vivres n'arriveraient plus et où Paris, ce corps gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres cétacés qui, ayant dépeuplé leurs cantons, demeurent enfermés par les glaces polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures, s'échapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones plus tempérées, des eaux plus fécondes.
Le roi, dans cette extrémité, assembla son conseil. Il y décida qu'on exilerait de Paris, c'est-à-dire que l'on prierait de retourner dans leurs provinces les évêques, les abbés, les moines trop insoucieux de la résidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait de Paris le siège de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui préféraient l'Opéra et le monde à leurs fauteuils fleurdelisés.
En effet, tous ces gens faisaient grosse dépense de bois dans leurs riches hôtels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs immenses cuisines.
Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on inviterait à s'enfermer dans leurs châteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant de police, fit observer au roi que tous ces gens n'étant pas des coupables, on ne pouvait les forcer à quitter Paris du jour au lendemain; que par conséquent ils mettraient à se retirer une lenteur résultant à la fois du mauvais vouloir et de la difficulté des chemins, et qu'ainsi le dégel arriverait avant qu'on eût obtenu l'avantage de la mesure, tandis que tous les inconvénients s'en seraient produits.
Cependant, cette pitié du roi qui avait mis ses coffres à sec, cette miséricorde de la reine qui avait épuisé son épargne, avaient excité la reconnaissance ingénieuse du peuple, qui consacra par des monuments, éphémères comme le mal et comme le bienfait, la mémoire des charités que Louis XVI et la reine avaient versées sur les indigents. Comme, autrefois, les soldats érigeaient des trophées au général vainqueur, avec les armes de l'ennemi dont le général les avait délivrés, les Parisiens, sur le champ de bataille même où ils luttaient contre l'hiver, élevèrent donc au roi et à la reine des obélisques de neige et de glace. Chacun y concourut: le manœuvre donna ses bras, l'ouvrier son industrie, l'artiste son talent, et les obélisques s'élevèrent élégants, hardis et solides, à chaque coin des principales rues, et le pauvre homme de lettres que le bienfait du souverain avait été chercher dans sa mansarde apporta l'offrande d'une inscription rédigée plus encore par le cœur que par l'esprit.