«Il a les reins cassés, dit tout bas le patron: n'importe! c'est un bon compagnon, et il ne faut pas l'abandonner; tâchons de le transporter jusqu'à la tartane.»

Mais Dantès déclara qu'il aimait mieux mourir où il était que de supporter les douleurs atroces que lui occasionnerait le mouvement, si faible qu'il fût.

«Eh bien, dit le patron, advienne que pourra, mais il ne sera pas dit que nous avons laissé sans secours un brave compagnon comme vous. Nous ne partirons que ce soir.»

Cette proposition étonna fort les matelots, quoique aucun d'eux ne la combattît, au contraire. Le patron était un homme si rigide, que c'était la première fois qu'on le voyait renoncer à une entreprise, ou même retarder son exécution.

Aussi Dantès ne voulut-il pas souffrir qu'on fit en sa faveur une si grave infraction aux règles de la discipline établie à bord.

«Non, dit-il au patron, j'ai été un maladroit, et il est juste que je porte la peine de ma maladresse. Laissez-moi une petite provision de biscuit, un fusil, de la poudre et des balles pour tuer des chevreaux, ou même pour me défendre, et une pioche pour me construire, si vous tardiez trop à me venir prendre, une espèce de maison.

—Mais tu mourras de faim, dit le patron.

—J'aime mieux cela, répondit Edmond, que de souffrir les douleurs inouïes qu'un seul mouvement me fait endurer.»

Le patron se retournait du côté du bâtiment, qui se balançait avec un commencement d'appareillage dans le petit port, prêt à reprendre la mer dès que sa toilette serait achevée.

«Que veux-tu donc que nous fassions, Maltais, dit-il, nous ne pouvons t'abandonner ainsi, et nous ne pouvons rester, cependant?