—Bien! s'écria Monte-Cristo, bien! voilà justement ce que je dis à ce bon Adelmonte.

«Il réfléchit, sourit, et me répondit par un proverbe sicilien, qui est aussi, je crois, un proverbe français: «Mon enfant, le monde n'a pas été fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.»

«Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arrosé son chou avec de l'arsenic, il l'avait arrosé avec une dissolution de sel à bas de strychnine, strychnos colubrina, comme disent les savants. Cette fois le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne s'en défia-t-il point, aussi cinq minutes après le lapin était-il mort; la poule mangea le lapin, et le lendemain elle était trépassée. Alors nous fîmes les vautours, nous emportâmes la poule et nous l'ouvrîmes. Cette fois tous les symptômes particuliers avaient disparu, et il ne restait que les symptômes généraux. Aucune indication particulière dans aucun organe; exaspération du système nerveux, voilà tout, et trace de congestion cérébrale, pas davantage; la poule n'avait pas été empoisonnée, elle était morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.»

Mme de Villefort paraissait de plus en plus rêveuse.

«C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent être préparées que par des chimistes, car, en vérité, la moitié du monde empoisonnerait l'autre.

—Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, répondit négligemment Monte-Cristo.

—Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-même et avec effort à ses pensées, si savamment préparé qu'il soit, le crime est toujours le crime: et s'il échappe à l'investigation humaine, il n'échappe pas au regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de conscience, et ont prudemment supprimé l'enfer; voilà tout.

—Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement naître dans une âme honnête comme la vôtre, mais qui en serait bientôt déraciné par le raisonnement. Le mauvais côté de la pensée humaine sera toujours résumé par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: «Le mandarin qu'on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt.» La vie de l'homme se passe à faire de ces choses-là, et son intelligence s'épuise à les rêver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent brutalement planter un couteau dans le cœur de leur semblable ou qui administrent, pour le faire disparaître de la surface du globe, cette quantité d'arsenic que nous disions tout à l'heure. C'est là réellement une excentricité ou une bêtise. Pour en arriver là, il faut que le sang se chauffe à trente-six degrés, que le pouls batte à quatre-vingt-dix pulsations, et que l'âme sorte de ses limites ordinaires; mais si, passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme mitigé, vous faites une simple élimination; au lieu de commettre un ignoble assassinat, si vous écartez purement et simplement de votre chemin celui qui vous gêne, et cela sans choc, sans violence, sans l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout cette horrible et compromettante instantanéité de l'accomplissement, alors vous échappez au coup de la loi humaine qui vous dit: «Ne trouble pas la société!» Voilà comment procèdent et réussissent les gens d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquiètent peu des questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.

—Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix émue et avec un soupir étouffé.

—Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans quoi l'on serait fort malheureux. Après toute action un peu vigoureuse, c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-être médiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard III, par exemple, a dû être merveilleusement servi par la conscience après la suppression des deux enfants d'Édouard IV, en effet, il pouvait se dire: «Ces deux enfants d'un roi cruel et persécuteur, et qui avaient hérité les vices de leur père, que moi seul ai su reconnaître dans leurs inclinations juvéniles; ces deux enfants me gênaient pour faire la félicité du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement fait le malheur.» Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trône, non à son mari, mais à son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, après la mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle été fort malheureuse sans sa conscience.»