Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité.

— Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs.

«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter; il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...

— Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la manœuvre comme un amiral.

— Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard!

D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la cause.

— Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le premier matelot ponantais venu.

Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur les galères de Sa Majesté, à La Ciotat.

Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à Breskens, les autres la route qui mène à Anvers.

Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres, leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux.