— Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses disciples de pain, de légumes et d’eau claire.

— Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.

— Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais ami des dieux et des magistrats.

— Oh! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua La Fontaine, Épicure comme M. Fouquet.

— Ne le comparez pas à M. le surintendant, dit Conrart, d’une voix émue, sinon vous accréditeriez les bruits qui courent déjà sur lui et sur nous.

— Quels bruits?

— Que nous sommes de mauvais Français, tièdes au monarque, sourds à la loi.

— J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, Conrart, voici la morale d’Épicure... lequel, d’ailleurs, je considère, s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont là pour me donner raison: Zeus, c’est zèn, vivre; Alcide, c’est alcé, vigueur. Eh bien! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est la protection; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les individus que M. Fouquet?

— Vous me parlez étymologie, mais non pas morale: je dis que, nous autres épicuriens modernes, nous sommes de fâcheux citoyens.

— Oh! s’écria La Fontaine, si nous devenons de fâcheux citoyens, ce ne sera pas en suivant les maximes du maître. Écoutez un de ses principaux aphorismes.