Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit, avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé; des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme organisait des escouades et distribuait des ordres.

— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici?

Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris. Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule.

Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on en était.

— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan.

— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée.

D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges intentions.

Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque pas.

D’Artagnan remarqua ce mouvement.

— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence.