M. Agnan voyagea donc sans secousse exagérée sur Furet, qui trottait l’amble comme un véritable cheval déluré, et qui, tout en trottant l’amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour, grâce à quatre jambes sèches comme des fuseaux, dont l’art exercé de d’Artagnan avait apprécié l’aplomb et la sûreté sous l’épaisse fourrure qui les cachait.
Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, étudiait le pays sévère et froid qu’il traversait, tout en cherchant le prétexte le plus plausible d’aller à Belle-Île-en-Mer et de tout voir sans éveiller le soupçon. De cette façon, il put se convaincre de l’importance que prenait l’événement à mesure qu’il s’en approchait.
Dans cette contrée reculée, dans cet ancien duché de Bretagne qui n’était pas français à cette époque, et qui ne l’est guère encore aujourd’hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non seulement il ne le connaissait pas, mais même ne voulait pas le connaître. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le courant de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus, mais c’était un vide: rien de plus. À la place du duc souverain, les seigneurs de paroisse régnaient sans limite.
Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n’a jamais été oublié en Bretagne.
Parmi ces suzerains de châteaux et de clochers, le plus puissant, le plus riche et surtout le plus populaire, c’était M. Fouquet, seigneur de Belle-Île.
Même dans le pays, même en vue de cette île mystérieuse, les légendes et les traditions consacraient ses merveilles.
Tout le monde n’y pénétrait pas; l’île, d’une étendue de six lieues de long sur six de large, était une propriété seigneuriale que longtemps le peuple avait respectée, couverte qu’elle était du nom de Retz, si fort redouté dans la contrée.
Peu après l’érection de cette seigneurie en marquisat par Charles IX, Belle-Île était passée à M. Fouquet.
La célébrité de l’île ne datait pas d’hier: son nom, ou plutôt sa qualification, remontait à la plus haute Antiquité; les anciens l’appelaient Kalonèse, de deux mots grecs qui signifient belle île. Ainsi, à dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un autre idiome, porté le même nom qu’elle portait encore.
C’était donc quelque chose en soi que cette propriété de M. le surintendant, outre sa position à six lieues des côtes de France, position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme un majestueux navire qui dédaignerait les rades et qui jetterait fièrement ses ancres au beau milieu de l’océan.