— Sire, dit Charles II, je n’ai pas besoin de demander à Votre Majesté si elle connaît les détails de ma déplorable histoire.

Louis XIV rougit plus fort encore que la première fois, puis étendant sa main sur celle du roi d’Angleterre:

— Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne saurait rien.

— Eh bien! Sire, j’aurai, en reprenant les choses de plus haut, une chance de plus de toucher le cœur de Votre Majesté.

— Dites, mon frère, dites.

— Vous savez, Sire, qu’appelé en 1650 à Édimbourg, pendant l’expédition de Cromwell en Irlande, je fus couronné à Scone. Un an après, blessé dans une des provinces qu’il avait usurpées, Cromwell revint sur nous. Le rencontrer était mon but, sortir de l’Écosse était mon désir.

— Cependant, reprit le jeune roi, l’Écosse est presque votre pays natal, mon frère.

— Oui; mais les Écossais étaient pour moi de cruels compatriotes! Sire, ils m’avaient forcé à renier la religion de mes pères; ils avaient pendu lord Montrose, mon serviteur le plus dévoué, parce qu’il n’était pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, à qui l’on avait offert une faveur en mourant, avait demandé que son corps fût mis en autant de morceaux qu’il y avait de villes en Écosse, afin qu’on rencontrât partout des témoins de sa fidélité, je ne pouvais sortir d’une ville ou entrer dans une autre sans passer sur quelque lambeau de ce corps qui avait agi, combattu, respiré pour moi.

«Je traversai donc, par une marche hardie, l’armée de Cromwell, et j’entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit à la poursuite de cette fuite étrange, qui avait une couronne pour but. Si j’avais pu arriver à Londres avant lui, sans doute le prix de la course était à moi, mais il me rejoignit à Worcester.

«Le génie de l’Angleterre n’était plus en nous, mais en lui. Sire, le 3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de Dunbar, déjà si fatale aux Écossais, je fus vaincu. Deux mille hommes tombèrent autour de moi avant que je songeasse à faire un pas en arrière. Enfin il fallut fuir.