— Quarante-cinq millions, je crois.
— Et quelle somme trouverions-nous en réunissant toutes nos ressources?
— Trente-neuf millions deux cent soixante mille francs.
— C’est bien, Bernouin, voilà tout ce que je voulais savoir; laisse-nous maintenant, dit le cardinal en attachant son brillant regard sur le jeune roi, muet de stupéfaction.
— Mais cependant... balbutia le roi.
— Ah! vous doutez encore! Sire, dit le cardinal. Eh bien! voici la preuve de ce que je vous disais. Et Mazarin tira de dessous son traversin le papier couvert de chiffres, qu’il présenta au roi, lequel détourna la vue, tant sa douleur était profonde.
— Ainsi, comme c’est un million que vous désirez, Sire, que ce million n’est point porté là, c’est donc de quarante-six millions qu’a besoin Votre Majesté. Eh bien! il n’y a pas de juifs au monde qui prêtent une pareille somme, même sur la couronne de France. Le roi, crispant ses poings sous ses manchettes, repoussa son fauteuil.
— C’est bien, dit-il, mon frère le roi d’Angleterre mourra donc de faim.
— Sire, répondit sur le même ton Mazarin, rappelez-vous ce proverbe que je vous donne ici comme l’expression de la plus saine politique: «Réjouis-toi d’être pauvre quand ton voisin est pauvre aussi.»
Louis médita quelques moments, tout en jetant un curieux regard sur le papier dont un bout passait sous le traversin.