Cette époque était venue, et l’on allait enfin monter la maison. Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu’elle est donnée par le crédit et sur la recommandation d’un ami tel que le comte de Guiche, c’est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude qu’avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille livres pouvaient s’élever à vingt.
Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne épouserait Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d’une famille où le ventre anoblissait, non seulement serait dotée, mais encore ennoblissait Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n’avait pas grande fortune patrimoniale, quoiqu’elle fût fille unique, fût convenablement dotée, il fallait qu’elle appartînt à quelque grande princesse, aussi prodigue que Madame douairière était avare. Et afin que la femme ne fût point d’un côté pendant que le mari serait de l’autre, situation qui présente de graves inconvénients, surtout avec des caractères comme étaient ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imaginé de mettre le point central de réunion dans la maison même de Monsieur, frère du roi.
Mlle de Montalais serait fille d’honneur de Madame. M. Malicorne serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d’une bonne tête, on voit aussi qu’il avait été bravement exécuté.
Malicorne avait demandé à Manicamp de demander au comte de Guiche un brevet de fille d’honneur.
Et le comte de Guiche avait demandé ce brevet à Monsieur, lequel l’avait signé sans hésitation.
Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d’un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au présent et s’étendaient à l’avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, était celui-ci:
Faire entrer chez Madame Henriette une femme dévouée à lui, spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous les secrets féminins du jeune ménage, tandis que lui, Malicorne, et son ami Manicamp sauraient, à eux deux, tous les mystères masculins de la jeune communauté.
C’était par ces moyens qu’on arriverait à une fortune rapide et splendide à la fois.
Malicorne était un vilain nom; celui qui le portait avait trop d’esprit pour se dissimuler cette vérité; mais on achetait une terre, et Malicorne de quelque chose, ou même de Malicorne tout court, sonnait fort noblement à l’oreille.
Il n’était pas invraisemblable que l’on pût trouver à ce nom de Malicorne une origine des plus aristocratiques.