— Je dis toujours la vérité, monseigneur, mais j’hésite toujours aussi quand il s’agit de répéter ce que disent les autres.
— Ah! vous répétez… Il paraît qu’on a dit alors?
— J’avoue qu’on m’a parlé.
— Qui?
Le chevalier prit un air presque courroucé.
— Monseigneur, dit-il, vous me soumettez à une question, vous me traitez comme un accusé sur la sellette… et les bruits qui effleurent en passant l’oreille d’un gentilhomme n’y séjournent pas. Votre Altesse veut que je grandisse le bruit à la hauteur d’un événement.
— Enfin, s’écria le duc avec dépit, un fait constant, c’est que vous vous êtes retiré à cause de ce bruit.
— Je dois dire la vérité: on m’a parlé des assiduités de M. de Guiche près de Madame, rien de plus; plaisir innocent, je le répète, et, de plus, permis; mais, monseigneur, ne soyez pas injuste et ne poussez pas les choses à l’excès. Cela ne vous regarde pas.
— Il ne me regarde pas qu’on parle des assiduités de Guiche chez Madame?…
— Non, monseigneur, non; et ce que je vous dis, je le dirais à de Guiche lui-même, tant je vois en beau la cour qu’il fait à Madame; je le lui dirais à elle-même. Seulement vous comprenez ce que je crains? Je crains de passer pour un jaloux de faveur, quand je ne suis qu’un jaloux d’amitié. Je connais votre faible, je connais que, quand vous aimez, vous êtes exclusif. Or, vous aimez Madame, et d’ailleurs qui ne l’aimerait pas? Suivez bien le cercle où je me promène: Madame a distingué dans vos amis le plus beau et le plus attrayant; elle va vous influencer de telle façon au sujet de celui-là, que vous négligerez les autres. Un dédain de vous me ferait mourir; c’est assez déjà de supporter ceux de Madame. J’ai donc pris mon parti, monseigneur, de céder la place au favori dont j’envie le bonheur, tout en professant pour lui une amitié sincère et une sincère admiration. Voyons, avez-vous quelque chose contre ce raisonnement? Est-il d’un galant homme? La conduite est-elle d’un brave ami? Répondez au moins, vous qui m’avez si rudement interrogé.