— Je le sais bien. Si j’y avais lu, je ne t’interrogerais pas, je te dirais simplement: «Ma bonne Louise, tu as le bonheur de connaître M. de Bragelonne, qui est un gentil garçon et un parti avantageux pour une fille sans fortune. M. de La Fère laissera quelque chose comme quinze mille livres de rente à son fils. Tu auras donc un jour quinze mille livres de rente comme la femme de ce fils; c’est admirable. Ne va donc ni à droite ni à gauche, va franchement à M. de Bragelonne, c’est-à-dire à l’autel où il doit te conduire. Après? Eh bien! après, selon son caractère, tu seras ou émancipée ou esclave, c’est-à-dire que tu auras le droit de faire toutes les folies que font les gens trop libres ou trop esclaves.» Voilà donc, ma chère Louise, ce que je te dirais d’abord, si j’avais lu au fond de ton cœur.
— Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne me paraisse pas complètement bon.
— Attends, attends… Mais, tout de suite après te l’avoir donné, j’ajouterais: «Louise, il est dangereux de passer des journées entières la tête inclinée sur son sein, les mains inertes, l’œil vague; il est dangereux de chercher les allées sombres et de ne plus sourire aux divertissements qui épanouissent tous les cœurs de jeunes filles; il est dangereux, Louise, d’écrire avec le bout du pied, comme tu le fais, sur le sable, des lettres que tu as beau effacer, mais qui paraissent encore sous le talon, surtout quand ces lettres ressemblent plus à des L qu’à des B; il est dangereux enfin de se mettre dans l’esprit mille imaginations bizarres, fruits de la solitude et de la migraine; ces imaginations creusent les joues d’une pauvre fille en même temps qu’elles creusent sa cervelle; de sorte qu’il n’est point rare, en ces occasions, de voir la plus agréable personne du monde en devenir la plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir la plus niaise.»
— Merci, mon Aure chérie, répondit doucement La Vallière; il est dans ton caractère de me parler ainsi, et je te remercie de me parler selon ton caractère.
— Et c’est pour les songe-creux que je parle; ne prends donc de mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie devait, grammaticalement, s’écrire mélancholie, avec un h, attendu que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que l’empereur… ma foi! n’importe lequel, s’en allait l’adorant; tandis que le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas, tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce pas, La Vallière?
— Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte; oui, certainement je ris.
— Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le conte, comme tu voudras, m’a plu; voilà pourquoi je l’ai retenu et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait dans ta cervelle, par exemple, une mélancholie, avec un h, de cette espèce-là? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose; car, si la chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue de cette vérité: aujourd’hui c’est un leurre; demain, ce sera une risée; après-demain, ce sera la mort.
La Vallière tressaillit et pâlit encore, si c’était possible.
— Quand un roi s’occupe de nous, continua Montalais, il nous le fait bien voir, et, si nous sommes le bien qu’il convoite, il sait se ménager son bien. Tu vois donc, Louise, qu’en pareilles circonstances, entre jeunes filles exposées à un semblable danger, il faut se faire toutes confidences, afin que les cœurs non mélancoliques surveillent les cœurs qui le peuvent devenir.
— Silence! silence! s’écria La Vallière, on vient.