— C’est, poursuivit de Saint-Aignan au milieu d’un murmure flatteur, c’est auprès des belles surtout que le mérite de ce roi des bergers éclate le plus manifestement. C’est un berger dont l’esprit est fin comme le cœur est pur; il sait débiter un compliment avec une grâce qui charme invinciblement, il sait aimer avec une discrétion qui promet à ses aimables et heureuses conquêtes le sort le plus digne d’envie. Jamais un éclat, jamais un oubli. Quiconque a vu Tircis et l’a entendu doit l’aimer; quiconque l’aime et est aimé de lui a rencontré le bonheur.

De Saint-Aignan fit là une pause; il savourait le plaisir des compliments, et ce portrait, si grotesquement ampoulé qu’il fût, avait trouvé grâce devant de certaines oreilles surtout, pour qui les mérites du berger ne semblaient point avoir été exagérés. Madame engagea l’orateur à continuer.

— Tircis, dit le comte, avait un fidèle compagnon, ou plutôt un serviteur dévoué qui s’appelait… Amyntas.

— Ah! voyons le portrait d’Amyntas! dit malicieusement Madame; vous êtes si bon peintre, monsieur de Saint-Aignan!

— Madame…

— Oh! comte de Saint-Aignan, n’allez pas, je vous prie, sacrifier ce pauvre Amyntas! je ne vous le pardonnerais jamais.

— Madame, Amyntas est de condition trop inférieure, surtout près de Tircis, pour que sa personne puisse avoir l’honneur d’un parallèle. Il en est de certains amis comme de ces serviteurs de l’Antiquité, qui se faisaient enterrer vivants aux pieds de leur maître. Aux pieds de Tircis, là est la place d’Amyntas; il n’en réclame pas d’autre, et si quelquefois l’illustre héros…

— Illustre berger, voulez-vous dire? fit Madame feignant de reprendre M. de Saint-Aignan.

— Votre Altesse Royale a raison, je me trompais, reprit le courtisan: si, dis-je, le berger Tircis daigne parfois appeler Amyntas son ami et lui ouvrir son cœur, c’est une faveur non pareille, dont le dernier fait cas comme de la plus insigne félicité.

— Tout cela, interrompit Madame, établit le dévouement absolu d’Amyntas à Tircis, mais ne nous donne pas le portrait d’Amyntas. Comte, ne le flattez pas si vous voulez, mais peignez-nous-le; je veux le portrait d’Amyntas.