On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.
On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.
Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan.
Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué.
Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois, mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du Fier Chevalier.
Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal.
On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la conviction de dame Fournichon, hôtesse du Fier Chevalier. En conséquence de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois par le voisinage et l'enseigne, à l'Épée du fier Chevalier, tant de couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins décents par le charbon des habitués.
Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, comme par exemple, le Rosier d'Amour, avec des coeurs enflammés au lieu de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son hôtellerie.
Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne, ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore, puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois reîtres.
D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.