— Eh! maintenant je vous la donne.

Ernauton baisa la main avec tant d'obéissance, qu'on la lui retira aussitôt.

— Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leçon!

— J'ai donc eu tort?

— Assurément, vous me faites bondir d'un extrême à l'autre; la crainte finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer à genoux, c'est vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance.

— Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoué, car vous seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous en préviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous pas dit que j'étais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux, jamais ma voix. A ces mots elle se leva.

Il était temps: le jeune homme, rendu à son délire, l'avait saisie entre ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lèvres d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vérité de ce qu'elle avait dit, car, à travers son masque, ses yeux lancèrent un éclair froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages.

Ce regard imposa tellement à Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et que tout son feu s'éteignit.

— Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Décidément, vous me plaisez, monsieur de Carmainges.

Ernauton s'inclina.