D'un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire tuer à son service, était pour le duc d'Anjou chose non-seulement impolitique, mais encore compromettante.

L'arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-même ne comptait pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en crevaient de fureur.

C'était bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir à la fois de cette double satisfaction.

Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la discipline de son armée en souffrît fort.

Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se trouvait mal à l'aise au milieu de cette réunion d'hommes si divers de sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succès était passé. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand échec courait dans l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de capitaine, il déplorait d'être venu de si loin pour partager une défaite.

Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou avait eu grand tort de mettre le siège devant Anvers. Le prince d'Orange, qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le conseil avait été suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il était devenu. Son armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc d'Anjou l'appui de cette armée; cependant on n'entendait point dire le moins du monde qu'il y eût division entre les soldats de Guillaume et les Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assiégés n'était pas venue réjouir les assiégeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant la place.

Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siège, c'est que cette ville importante d'Anvers était presque une capitale: or, posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est un avantage réel; mais prendre d'assaut la deuxième capitale de ses futurs États, c'était s'exposer à la désaffection des Flamands, et Joyeuse connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc d'Anjou prît Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette prise, et avec usure.

Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette nuit même où nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français.

Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France, mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.

Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince; jamais il ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait évité l'écueil où la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'étaient brisés.